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A partir de 1776, deux membres de la Loge des Trois Épées, Johann Rudolf von Bischoffswerder (1714-1803), officier prussien puis ministre de la guerre à la mort du grand Frédéric, et Jean Christophe Wöllner (1732-1800), pasteur, instaurent un nouvel Ordre maçonnique rosicrucien : l'Ordre de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système. La Loge des Trois Globes de Berlin devient le centre de ses activités. Cet Ordre adopte une hiérarchie de neuf grades : Juniores, Theoretici, Practici, Philosophi, Minores, Majores, Adepti Exempti, Magistri et Magi, dont les aspects symboliques sont présentés dans les textes de la Réforme adopté lors de la Convention que l'Ordre tient à Prague en 1777. Comme l'indique René Le Forestier, les enseignements des Juniores reproduisent textuellement cent dix pages de l'Opus mago-cabbalisticum et theosophicum. L'Instruction et le rituel des Theoretici reprend mot-à-mot le Novuin laboratorium chemicum, de Christophe Glaser (1677). Quand aux opérations alchimiques enseignées aux Magistri, elles sont empuntées à deux livres de Henri Khunrath (8) : la Confessio de Chao-physico chemycorum catholico (1596) et l'Amphiteatrum sapientiae aeternae (1609).
La symbolique et les enseignements de l'Ordre de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système sont nettement orientés vers l'alchimie opérative. Ils revendiquent une filiation remontant à Ormus, un Égyptien baptisé par saint Marc et qui aurait fondé l'Ordre. En 151, les Esséniens se seraient joints à cet Ordre, qui aurait gagné l'Europe par les Croisés et les Templiers. Quoi qu'il en soit, il se différencie nettement du Rosicrucianisme du siècle précédent, plus mystique, dont le projet était celui d'une grande Réforme intellectuelle et religieuse, propre à apporter la prospérité et la paix à l'humanité. Après avoir donné naissance aux Frères Initiés de l'Asie, il fut mis en sommeil par ses fondateurs en 1787. Il faut noter néanmoins que c'est dans sa mouvance, où se mêlent Alchimie, Rosicrucianisme et Franc-Maçonnerie que naît le célèbre livre des Symboles secrets des Rosicruciens des XVIIe et XVIIIe siècles (Altona, 1785 et 1788) (9). Composé essentiellement de traités alchimiques magnifiquement illustrés, il est souvent présenté comme le livre rosicrucien le plus important après les trois Manifestes (Fama Fraternitatis, 1614 ; Confessio Fraternitatis, 1615 ; Noces chymiques de Christian Rosenkreutz, 1616).
C'est au moment où naît l'Ordre de la Rose-Croix d'Or
d'Ancien Système qu'apparaît à l'intérieur
de la Franc-Maçonnerie le haut grade Rose-Croix. Son existence
est attestée pour la première fois en 1757 sous le
nom de Chevalier Rose-Croix, dans les activités
de la Loge des Enfants de la Sagesse et Concorde. Très
vite, ce grade de Rose-Croix est considéré comme le
nec plus ultra de la Maçonnerie. Il est le septième
et ultime grade du Rite Français de 1786, et le dix-huitième
du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il présente
cependant une spécificité qui va susciter de nombreux
débats. En effet, alors que l'ensemble des grades maçonniques
insistent sur l'universalité de la sagesse, ce grade est spécifiquement
chrétien. C'est la raison pour laquelle certains Francs-Maçons
tenteront de le déchristianiser au XIXe siècle en proposant
une interprétation philosophique de son symbolisme (10). Dans
son Étoile Flamboyante (1766), le
baron de Tschoudy y voit « le Catholicisme mis en grade ». Il
est vrai que la symbolique de ce grade ne renvoit pas aux thèmes
que l'on retrouve dans le Rosicrucianisme du XVIIe siècle.
Il met en scène le Calvaire au Golgotha, la Résurrection
du Christ et comporte des agapes où l'on partage le pain et
le vin, une cérémonie qui s'apparente à la Cène.
Les plus anciens rituels du grade Rose-Croix date de 1760 (Strasbourg)
et 1761 (Lyon), sous le titre de Chevalier de l'Aigle
et du Pélican ou le Souverain Prince de Rose-Croix et d'Hérédom. Le
discours d'introduction à ce grade évoque l'origine
de la sagesse des Rose-Croix : « individus qui, pendant
bien des siècles, s'en assurèrent la possession exclusive
en se servant d'un voile impénétrable ; c'est ce qui
donna lieu à ces institutions célèbres dont
les Sabéens et les Brames (sic) sont des restes sublimes.
Les Mages, les Hiérophantes, les Druides furent autant de
branches de ces mêmes Initiés » (version
de 1765 à la Bibliothèque historique de Paris). On
retrouve ici l'idée de Tradition Primordiale chère à l'Hermétisme
de la Renaissance et au Rosicrucianisme du XVIIe siècle. En
outre, les Rose-Croix y sont présentés comme les héritiers
d'une chaîne d'Initiés dont les maillons sont les Égyptiens,
Zoroastre, Hermès Trismégiste, Moïse, Salomon,
Pythagore, Platon et les Esséniens. Cette lignée rappelle
celle évoquée par Michael Maier dans le Silentium
Post Clamores (1617). On retrouvera cette idée
dans un autre discours de 1801, le Régulateur
des Chevaliers Maçons ou les quatre Ordres supérieurs
suivant le régime du G... O..., où la
Franc-Maçonnerie est présentée comme une Science
des Sages héritée des Sabéens, des Brames (sic),
des Mages, des Hiérophantes, des Druides et des Chevaliers
Rose-Croix, descendants d'une lignée d'Initiés remontant
aux Égyptiens, à Zoroastre, Trismégiste, Moïse,
Salomon, Pythagore, Platon et aux Esséens (sic, pour Esséniens).
A la fin des années 1860, la Franc-Maçonnerie anglaise
donne naissance à une nouvelle Organisation rosicrucienne
: la Societas Rosicruciana In Anglia (S.R.I.A.). Son fondateur est
Robert Wentworth Little (1840-1878), trésorier de la Grande
Loge Unie d'Angleterre. Il disait avoir été initié dans
la Rose-Croix à Edimbourg, au sein d'une Société rosicrucienne écossaise
dirigée par Anthony O'Neal Haye. Ce dernier aurait possédé le
plus ancien grade maçonnique rosicrucien existant. Plus tard,
en 1892, Wynn Westcott assurera qu'il existe un lien entre cette
Société et la Rose-Croix d'Or du XVIIIe siècle,
mais il sera incapable de le démontrer. La S.R.I.A. est réservé aux
Maîtres Maçons chrétiens. Elle reprend la hiérarchie
de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système. Parmi les membres
importants de la S.R.I.A., notons Kenneth R. H. Mac Kenzie, Hardgrave
Jennings, Stainton Moses et William Wynn Westcott (1848-1925). Ce
dernier participera à la création d'un autre Ordre
maçonnique rosicrucien qui connaîtra une certaine fortune
: l'Hermetic Order Of The Golden Dawn.
A la fin des années 1880, William Wynn Westcott recueille des manuscrits comportant cinq rituels codés. Ces textes, qui auraient appartenu à Baal Shem Tov puis à Eliphas Lévi, aurait été trouvés chez un bouquiniste dans un exemplaire des Symboles Secrets des Rosicruciens des XVIIe et XVIIIe siècles. Ils indiquaient l'adresse d'un représentant de l'Ordre de la Rose-Croix en Allemagne : Anna Sprengel. A la suite de leur rencontre avec cette dernière, William Wynn Westcott, Samuel Mathers et R. William Woodman fondent à Londres la Loge Isis-Urania, bientôt suivie par la création de la Loge Athathoor, à Auteuil. Ainsi naît l'Hermetic Order Of The Golden Dawn, dont Samuel Mathers devient le Grand Maître. Cette histoire est en partie légendaire, car il n'a jamais pu être démontré qu'Anna Sprengel avait réellement existé.
Les rituels de la Golden Dawn mettent en œuvre une théurgie
et des théories qui empruntent beaucoup aux Kabbalistes chrétiens
de la Renaissance. Cette caractéristique éloigne cet
Ordre du Rosicrucianisme originel de XVIIe siècle, qui avait
délaissé les pratiques magiques pour prendre un caractère
plus mystique, orienté vers une alchimie intérieure.
De nombreux Francs-Maçons le fréquentent, estimant
qu'ils y trouvent une pratique ésotérique plus vaste
que dans la Franc-Maçonnerie traditionnelle. La Golden Dawn
connaît un succès immédiat et devient vite l'une
des Organisations maçonniques rosicruciennes anglaises les
plus importantes. Elle compta parmi ses membres des personnalités
aussi illustres que le poète William Butler Yeat ou le physicien
et chimiste William Crookes.
Parmi les multiples Ordres rosicruciens émanés de
la Franc-Maçonnerie, il convient de terminer par l'Ordre des
Templiers d'Orient (O.T.O.), un groupe qui fit couler beaucoup d'encre
par ses dérives. Son principal animateur fut Theodor Reuss,
un membre de la S.R.I.A. allemande, la Societas Rosicruciana in Germania.
Il disait avoir été initié dans « l'authentique
Rose-Croix » par Carl Kellner, en juillet 1893. Il présentait
l'O.T.O. comme une sorte d'académie maçonnique dont
la fonction réelle était de cacher un Ordre rosicrucien
secret descendant directement des Rose-Croix « originaux et authentiques ».
Il prétendait également que le quartier secret de cet
Ordre était à Reuss, une principauté située
près de Leipzig, dans la Thuringer Wald. Ce n'est qu'après
la mort de Kellner, vers 1902, que Theodor Reuss réussit véritablement à instaurer
l'O.T.O. Aleister Crowley contribua à conduire cet Ordre dans
une voie n'ayant rien à voir, ni avec le Rosicrucianisme ni
avec la Franc-Maçonnerie. Papus comme d'autres se laissa abuser
quelque temps par l'O.T.O., mais cette Organisation fut rapidement
suspecte. Elle prit fin en 1923, avec la mort de Theodor Reuss. Plusieurs
de ses disciples tentèrent de poursuivre son œuvre, les uns
vers l'ésotérisme, les autres vers les pratiques magiques
les plus farfelues.
Comme on peut le voir, le Rosicrucianisme et la Franc-Maçonnerie se sont souvent côtoyés au cours des siècles passés. Bien que n'étant pas vraiment à l'origine de la Franc-Maçonnerie, le Rosicrucianisme a constitué un terreau favorable à son développement. Peu après sa fondation, la Franc-Maçonnerie a généré de son côté des mouvements rosicruciens et le grade de Rose-Croix, considéré comme l'un des plus prestigieux. Cette juxtaposition des deux Ordres n'est pas surprenante. En effet, les Rosicruciens du XVIIe siècle voulaient créer un mouvement pour réfléchir à une Réforme de la science et de la spiritualité, en vue de construire une société plus fraternelle, plus tolérante et plus humaniste. Or, c'est ce même projet que la Franc-Maçonnerie se fixait à l'origine.
Précisons également que le Rosicrucianisme se perpétua depuis le XVIIe siècle jusqu' à nos jours à travers des Organisations rosicruciennes totalement indépendantes de la Franc-Maçonnerie.

(8) René Le Forestier : La Franc-maçonnerie templière et occultiste, Paris, 1970, Aubier.
(9) Cet ouvrage magnifique est actuellement édité par Diffusion Rosicrucienne.
(10) Le lecteur intéressé sur ce point lira avec profit l'article passionnant de Pierre Mollier : « Le grade maçonnique de Rose-Croix et le Christianisme : enjeux et pouvoir des symboles », Politica Hermetica n° 11, 1997.
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