1 - Égypte
et Tradition Primordiale
par Christian Rebisse
La Tradition Primordiale
On s'est beaucoup interrogé sur
les origines du Rosicrucianisme. Si la plupart des chercheurs s'accordent
pour situer ses débuts historiques au XVIIe siècle, on
peut néanmoins déceler la genèse de ce mouvement
dans un passé plus lointain. Telle était l'opinion de Michael
Maier. Dans son ouvrage Silentium post
clamores (1617), il présentait les origines
du Rosicrucianisme comme égyptiennes, brahmaniques, issues des
Mystères d'Eleusis et de Samothrace, des Mages de Perse, des Pythagoriciens
et des Arabes. Quelques années après la publication de
la Fama Fraternitatis (1614)
et de la Confessio Fraternitatis (1615),
Irenaeus Agnostus, dans Le bouclier
de la vérité(1618), n'hésite
pas à présenter Adam comme le premier représentant
de l'Ordre. Les Manifestes rosicruciens ne sont pas sans faire référence à leur
source : « Notre philosophie n'est rien
de nouveau, elle est conforme à celle dont Adam hérita
après la Chute, et que pratiquèrent Moïse et Salomon ».
Adam, l'Égypte, la Perse,
les sages de la Grèce, les Arabes ne sont pas évoqués
sans raison en relation avec les origines du Rosicrucianisme. Celles-ci
font référence à un concept qui était très
répandu avant son avènement, celui de Tradition Primordiale. Cette notion a fait son apparition à la
Renaissance. A cette époque, on redécouvre le Corpus
Hermeticum, un ensemble de textes mystérieux
attribués à un prêtre égyptien, Hermès
Trismégiste. Dès lors, cette notion de révélation
primordiale, dont l'Égypte aurait été le berceau,
connaîtra un retentissement considérable.
Il n'est pas dans mon propos
de brosser le tableau de l'ésotérisme égyptien,
mais plutôt de montrer comment cet héritage s'est transmis.
La route qui relie l'Égypte à l'Occident est longue et
offre un paysage varié. Nous n'en décrirons pas toutes
les vallées, car ce tableau occuperait un volume entier. Cependant,
les quelques escales que nous ferons permettront de comprendre les origines
de la Rose-Croix. Il m'a semblé que pour entreprendre un tel voyage,
il était nécessaire de suivre un guide, et Hermès
m'a paru être le personnage le plus indiqué en la matière.
En effet, l'histoire et les mythes relatifs à ce personnage sont
particulièrement riches d'enseignement concernant le propos qui
est ici le nôtre.
Depuis l'Antiquité,
on admire l'Égypte pour sa civilisation. Ses Écoles de
Mystères, à la fois universités et monastères, étaient
les gardiennes de ses connaissances. Ces Écoles connurent un rayonnement
particulier sous l'égide d'Akhénaton (~1353-~1336), lorsqu'il
y introduisit la notion de monothéisme. Avec ses cultes mystérieux,
la religion égyptienne intrigue. Dans le panthéon égyptien,
Thot, le dieu à tête d'ibis, jouit d'une aura particulière.
Scribe du Tribunal divin, il est considéré comme l'inventeur
de l'écriture et personnifie la médecine, l'astronomie
et la magie. Il est la Lumière de Rê dans son aspect nocturne,
ce qui fait de lui l'initiateur aux Mystères. Il est l'époux
de Maât, la déesse de la Justice et de la Vérité.
Ces qualités font de lui l'emblème des Mystères
de l'Égypte, et c'est peut-être la raison pour laquelle
Thot connaîtra bientôt d'étranges métamorphoses.
Les Grecs et l'Égypte
Pour Hérodote, les Mystères
de la Grèce doivent beaucoup à l'Égypte. Les grands
sages de la Grèce antique vinrent chercher la connaissance auprès
des sages égyptiens. Beaucoup d'entre eux furent initiés à leurs
Mystères et assurèrent ainsi la transmission des connaissances égyptiennes
vers le monde hellénique. Le premier des sept sages, Thalès
de Milet (~624-~548), fréquente leurs prêtres et mesure
les pyramides avec Solon. Plutarque déclare que c'est Thalès
qui a rapporté en Grèce la géométrie égyptienne.
Solon (v. ~640-~558) vient plusieurs fois en Égypte et s'entretient
de philosophie avec les prêtres. C'est lui qui transmet les récits
concernant l'Atlantide aux Grecs, que Platon reprendra bientôt
dans le Timée et
le Critias. Thalès
exhorte Pythagore à se rendre en Égypte. Selon Jamblique,
Pythagore a étudié dans les temples égyptiens pendant
vingt-deux ans. Après son départ, il s'installe à Crotone,
en Italie, pour y fonder une école où il enseigne comme
on le fait dans les Écoles de Mystères égyptiennes.
Pour Apollon de Rhodes, Hermès, par le biais de son fils Aithalides,
est l'ancêtre direct de Pythagore.
Diodore de Sicile indique qu'Orphée
voyagea en Égypte et fut initié aux Mystères d'Osiris.
De retour dans son pays, il institue de nouveaux rites, les Mystères
orphiques (vers le VIe siècle av. J.-C.). Plutarque précise
que les Mystères orphiques et bachiques sont en réalité d'origine égyptienne
et pythagoricienne et Diodore de Sicile rapporte que les Athéniens
observent à Éleusis des rites semblables à ceux
des Égyptiens. Au Ve siècle av. J.-C., Hérodote
visite l'Égypte. Il assiste aux rites et s'entretient avec les
prêtres. Dans ses récits, il évoque les Mystères
d'Osiris qui se célèbrent à Saïs. Le philosophe
grec Démocrite d'Abdère (v. ~460-~370), découvreur
de l'atome, fut lui aussi initié dans les temples égyptiens
et l'élève des géomètres du pharaon. Platon
(~427-~347) serait resté trois ans en Égypte et aurait été initié par
les prêtres. L'un de ses disciples, Eudoxe de Cnide (v. ~405-~355),
mathématicien et géomètre, fit aussi le voyage vers
les terres du Nil. Il y fut initié, tant sur le plan scientifique
que spirituel. Strabon fréquenta lui aussi les prêtres d'Héliopolis
pendant treize ans.
Thot-Hermès
Peu à peu, les Grecs
s'approprient les héros et les dieux les plus célèbres
de l'Égypte. A partir du IIe siècle av. J.-C., Hermès,
fils de Zeus et de la nymphe Maïa, est regardé comme un descendant
de Thot. Le dieu égyptien aurait eu pour fils Agathodemon, qui
engendra lui-même un fils nommé Hermès. Ce dernier,
considéré comme le second Hermès, est qualifié de
Trismégiste, c'est-à-dire « Trois
fois grand ». Hermès est le guide des voyageurs
vers l'autre monde. Zeus l'a doté de sandales ailées qui
lui permettent de se déplacer à la vitesse du vent. Bientôt,
Thot et Hermès sont regardés comme un seul et même
personnage.
Alexandrie
Avec la conquête de l'Égypte
par Alexandre le Grand (en 333 av. J.-C.), l'assimilation de la culture égyptienne
par le monde grec s'accentue. En 331 av. J.-C., là où les
eaux du Nil se mêlent à la Méditerranée, naît
la ville d'Alexandrie. Carrefour des cultures égyptienne, juive,
grecque et chrétienne, elle devient le centre intellectuel de
l'Orient. Thérapeutes, Gnostiques et bien d'autres mouvements
mystiques se développeront autour de cette cité. Sa bibliothèque,
riche de plus de 50 000 volumes, rassemble toutes les connaissances de
l'époque. Alexandrie est aussi le creuset où fleurit l'alchimie
gréco-égyptienne.
Alexandrie voit naître
en effet l'alchimie qui apparaît comme la continuation, l'héritage
d'une ancienne pratique égyptienne, reformulée et reprise
par la pensée grecque. Son originalité consiste à proposer
une discipline concrète et universelle, dégagée
de l'emprise d'une religion. Hermès Trismégiste va être
présenté par les alchimistes alexandrins comme le fondateur
de cet art, qui devient le nouveau vecteur de l'antique Tradition. Précisons
cependant qu'elle existait auparavant en Chine et en Inde. Parmi les
alchimistes alexandrins, Bôlos de Mendès (100 av. J.-C.)
est une figure singulière. Il est souvent présenté comme
le fondateur de l'alchimie gréco-égyptienne réf. (1).
En 30 av. J.-C., Alexandrie
devient la capitale de la province romaine d'Égypte. Les Romains
assimilent l'Hermès gréco-égyptien à leur
Mercure, dieu du commerce et des voyageurs. Mercure-Hermès est
le messager des dieux, le conducteur des âmes, le guide. Rome adopte
l'Égypte et ses cultes avec facilité. Plutarque, ami de
l'empereur Trajan, membre du collège sacerdotal d'Apollon à Delphes
où il fut grand prêtre, va lui aussi chercher la connaissance
sur les rives du Nil. Là, il est initié par Cléa,
une prêtresse d'Isis et Osiris. Dans son livre Isis
et Osiris, Plutarque évoque les « ouvrages
appelés Livres d'Hermès » et souligne
l'importance de l'astrologie égyptienne. Il rapporte aussi que
plusieurs autorités font d'Isis la fille d'Hermès.
Le Corpus Hermeticum
Trois siècles avant
l'ère chrétienne, commence l'élaboration de ce que
l'on nomme les Hermetica,
textes attribués à Hermès Trismégiste. Cette
littérature se répand abondamment dès le Ier siècle.
La rédaction des Hermética s'étale jusqu'au IIIe
siècle après J.-C., dans la région du Delta du Nil. Écrits
en grec, ils affichent un ésotérisme égyptien. Clément
d'Alexandrie parle des quarante-deux livres d'Hermès que les Égyptiens
transportaient dans leurs cérémonies. Jamblique attribue à Hermès
20 000 livres, tandis que Séleucus et Manéthon en évoquent
36 525. Les plus célèbres, écrits entre le Ier et
le IIIe siècle, sont les dix-sept traités que l'on regroupe
sous le titre de Corpus Hermeticum.
Ils se composent principalement de dialogues entre Hermès, son
fils Tat, et Asclépius. Le premier de ces traités, le Pimandre, évoque
la création du monde réf. (2).
L'« Asclepius » est
aussi un texte important. Il décrit la religion des Égyptiens
et les rites magiques qu'ils pratiquent pour attirer les puissances cosmiques
dans le but d'animer les statues des dieux. Enfin, les Fragments
de Stobée constituent le troisième groupe
des Hermetica. Ils se composent de trente-neuf textes et comportent des
dialogues entre Isis et Horus à propos de la création du
monde et de l'origine des âmes. Ces textes, généralement
attribués à Hermès Trismégiste, se présentent
comme étant traduits de l'égyptien. En fait, ils contiennent
peu d'éléments égyptiens authentiques. Ils sont
essentiellement marqués de la philosophie grecque, mais également
par le Judaïsme et la religion perse. Ils ne composent pas un tout
cohérent et présentent de nombreuses contradictions doctrinales.
Nous reviendrons un peu plus tard sur ces textes.
Pax Romana
Au IIe siècle, la « Pax
Romana » instaure la paix dans le monde méditerranéen.
A cette époque, on éprouve une véritable passion
pour les civilisations passées : les Hindous, les Perses,
les Chaldéens et surtout les Égyptiens, car leurs temples,
qui fonctionnent encore, fascinent. Les riches Romains accourent
au pays des pharaons. Apulée, écrivain latin curieux
de mystères, y vient aussi. Il nous décrit à sa
manière les Mystères égyptiens dans l'Ane
d'Or.Avec l'alchimie, la magie et l'astrologie
prennent une place importante. Claude Ptolémée, un
Grec qui vécut à Alexandrie, écrit le Tetrabiblos,
un traité qui codifie tous les principes de l'astrologie grecque
(d'influence égyptienne et chaldéenne) : signes, maisons,
aspects, quatre éléments. Ptolémée n'est
pas qu'un simple astrologue, c'est aussi un astronome à qui
l'on doit le géocentrisme et la théorie des épicycles
qui régneront en maître jusqu'au XVIIe siècle.
C'est lui qui transmet à l'Occident les connaissances astronomiques
grecques. Clément d'Alexandrie (v. 150 - v. 213), Père
de l'Eglise grecque, dresse dans « Stromates » le
portrait des astrologues égyptiens de son temps, qui devaient
toujours être prêts à réciter les quatre
livres astrologiques d'Hermès.
Olympiodore (Ve ou VIe siècle)
présentait l'alchimie comme un art sacerdotal pratiqué par
les Egyptiens. Les papyri de Leyde et de Stockholm (IIe siècle)
montrent effectivement des procédés métallurgiques
liés à des formules magiques. Au IIIe siècle, Zozime
de Panapolis vient s'installer à Alexandrie pour se consacrer à l'alchimie.
Les écrits alchimiques de Zozime ne sont pas uniquement tournés
vers le travail du laboratoire, ils évoquent aussi les transformations
de l'âme et intègrent une quête mystique. Zozime est
le premier grand auteur alchimique connu, celui qui va donner à cette
science ses concepts et sa symbolique. L'alchimie prend tant d'ampleur
au IIIe siècle que l'empereur Dioclétien, inquiet d'une
possible dévaluation des métaux précieux, promulgue
un édit interdisant sa pratique et condamne au feu les textes
alchimiques.
Néoplatonisme
Les néoplatoniciens
se sont beaucoup intéressés à l'Égypte. Jamblique
(v. 240 - v. 325), initié aux rites chaldéens, égyptiens
et syriens, est un personnage énigmatique. On prête au « divin
Jamblique », chef d'une école néoplatonicienne,
des pouvoirs extraordinaires. Lorsqu'il était en prière,
son corps s'élevait du sol à plus de dix coudées,
sa peau et ses vêtements baignaient dans une belle lumière
d'or. L'Égypte tient dans ses écrits une place de choix.
Dans Les Mystères égyptiens,
sous les traits d'Abammon, il se présente comme un Maître
de la hiérarchie sacerdotale égyptienne et comme un interprète
de la sagesse d'Hermès réf. (3)..
Il fait la promotion de la théurgie et des pratiques divinatoires égyptiennes.
Plus tard, un autre néoplatonicien, Proclus (412-485), lui aussi
fortement marqué par la théurgie, se considérera
lui-même comme appartenant à la « chaîne
d'Hermès ». Il aura une influence très
grande sur le Soufisme et sur des Penseurs chrétiens comme Scot
Erigène, Maître Eckart et bien d'autres.Cette époque
est pourtant celle qui voit l'Égypte s'effacer devant le Christianisme
naissant. Alexandrie joue un rôle important dans les différentes
controverses qui marquent les débuts de cette religion que Constantin
vient d'imposer. Au IIIe siècle, les Egyptiens abandonnent l'écriture
hiéroglyphique et adoptent l'écriture copte pour transcrire
leur langue. Les Coptes adaptent les sciences secrètes des pharaons
au Christianisme. Bientôt, l'empereur Théodose promulguera
un édit contre les cultes non chrétiens qui marquera la
fin du clergé égyptien et de ses cérémonies.
Les chrétiens devant hermès
D'une manière générale,
les Pères de l'Eglise aimaient explorer la mythologie pour y déceler
les prémices de l'Evangile. Hermès Trismégiste continue
chez eux à susciter le respect. Lactance (250-325), dans ses « Institutions
divines », voit dans le Corpus
Hermeticum la vérité chrétienne
formulée avant le Christianisme. Saint Augustin (354-430), Père
de l'Eglise, dans La Cité de
Dieu, fait d'Hermès un descendant de Moïse.
Il avait lu l'Asclepius dans
la traduction d'Apulée de Madaure. Cependant, s'il admirait Hermès
Trismégiste, il refusait la magie exposée dans l'Asclepius.
Clément d'Alexandrie se plaisait à comparer l'Hermès-Logos
au Christ-Logos.
Avec l'empereur Julien l'Apostat
(de 361 à 363), on assiste à un bref retour des cultes à Mystères.
Il édicte des mesures contre les Chrétiens et restaure
le paganisme. Influencé par le néo-platonisme, il prône
la théurgie antique. Ce retour sera bref, et en 387, le patriarche
chrétien Théophile entreprend de détruire les temples
de l'Égypte pour les transformer en lieux de culte chrétien.
Il subsistera malgré tout un foyer égyptien, sur l'île
de Philae. Il ne sera fermé qu'en 551, sur l'ordre de l'empereur
Justinien. Comme on peut le constater, des temples égyptiens restèrent
en activité entre le Ier et le VIe siècle, c'est-à-dire
pendant la période qui couvre la rédaction des Hermetica.
On remarque que ces textes sont pessimistes quant à l'avenir de
la religion égyptienne, ce qui fait penser qu'ils furent écrits
en milieu égyptien par une classe sacerdotale, certes encore dépositaire
de fragments de la sagesse égyptienne, mais soumise au processus
d'hellénisation et contrainte à s'exprimer d'une manière
indirecte.
Alexandrie fut le point de
passage de la science égyptienne vers les mondes grec et romain.
Elle fut le foyer d'une reformulation de la Tradition antique à travers
l'alchimie, l'astrologie et la magie. Ce foyer, après avoir essaimé dans
une grande partie de l'Orient, va cependant disparaître vers le
VIe siècle, et ce sont les Arabes qui vont reprendre le flambeau.
Les Sabéens
En 642, la ville d'Alexandrie
est prise par les Arabes. Cette date marque la fin du prestige d'Alexandrie.
Elle ne constitue pourtant pas l'origine de la réception de l'ésotérisme
par les Arabes. En effet, ils rencontrèrent Hermès bien
avant cette époque. Les Sabéens en sont l'exemple. Ce royaume
mythique, dans lequel on voyait le lieu du paradis terrestre, était
appelé autrefois l'« Arabie Heureuse ».
Il passait pour être le pays du Phénix. Christian Rosenkreutz
viendra le visiter plus tard pour y recueillir des connaissances merveilleuses.
La Bible rapporte que la reine de ce pays, la reine de Saba, rencontra
le roi Salomon. Elle ne situe pas son pays, mais le Coran indique qu'il
s'agit de l'Arabie du Sud (Yémen).
Les Sabéens étaient
des astrologues réputés, et Maïmonide signale que
cette science jouissait chez eux d'une place prédominante. La
Tradition veut que les mages venus saluer le Christ venaient de ce pays
de légende. Les Sabéens possédaient des écrits
d'Hermès sur l'alchimie et le Corpus
Hermeticum. Très savants, c'est eux qui introduisirent
les sciences dans l'Islam, bien qu'évoluant eux-mêmes en
marge de cette religion. Les Sabéens faisaient remonter leur origine à Hermès,
auquel ils vouaient un culte particulier. Ils produisirent des livres
dont le contenu, affirmaient-ils, avait été révélé par
Hermès, tels que la Risâlat
fi'n-nafs (Lettre sur l'âme) et les Institutions
liturgiques d'Hermès de Thâbit ibn Qorra,
une figure éminente du Sabéisme de Bagdad (IXe siècle).
Idris-Hermès
Le VIIe siècle marque
le début de l'Islam. Bien que le Coran ne fasse pas référence à Hermès,
les hagiographes des premiers siècles de l'Islam identifient le
prophète Idris, mentionné dans le Coran, à Hermès
et à Hénoch. Cette assimilation permet à l'Islam
de se relier à la Tradition helléno-égyptienne.
Dans l'Islam, Idris-Hermès est présenté à la
fois comme un prophète et comme un personnage intemporel. Il est
quelquefois assimilé à Al-Khezr, le mystérieux médiateur,
le sage ayant initié Moïse et qui, dans le Soufisme, joue
un rôle fondamental en tant que manifestation du guide personnel réf. (4).
Abu Ma'shar, un astrologue
persan du VIIIe siècle, qui deviendra célèbre en
Europe sous le nom d'Albumasar, formule un récit retraçant
une généalogie d'Hermès. Ce texte, qui s'instaura
dans le monde arabe, distingue trois Hermès successifs. Le premier,
Hermès le Majeur, aurait vécu avant le Déluge ;
il est identifié à Thot et présenté comme
le civilisateur de l'humanité, celui qui fit construire les pyramides
et y grava les hiéroglyphes sacrés de l'Égypte pour
les générations futures. Le second vécut à Babylone
après le Déluge ; il fut un maître en médecine,
en philosophie et en mathématiques. Il aurait été l'initiateur
de Pythagore. Enfin, le troisième Hermès est présenté comme
le continuateur de ses prédécesseurs en tant que civilisateur.
Ce fut un maître en sciences occultes, c'est lui qui transmit l'alchimie à l'humanité.
La Table d'Emeraude
A la même époque
apparaît la Table d'Emeraude,
un texte qui va prendre une importance considérable dans la Tradition.
Sa version la plus ancienne est en langue arabe et date du VIe siècle.
La paternité en est attribuée à Apollonius de Tyane,
un philosophe et thaumaturge du Ier siècle. C'est par la traduction
arabe qu'en fit Sâgiyûs, un prêtre chrétien
de Nâbulus, que ce texte nous est parvenu. Il figure dans Le
Livre secret de la création, de Balînûs
(traduction arabe du nom Apollonius de Tyane). Dans ce livre, Apollonius
de Tyane raconte comment il a découvert la tombe d'Hermès.
Il dit avoir trouvé dans ce sépulcre un vieillard, assis
sur un trône, tenant une tablette d'émeraude sur laquelle
figurait le texte de la fameuse Table
d'Emeraude. Devant lui était un livre expliquant
les secrets de la création des êtres et la science des causes
de toutes choses réf. (5). Ce
récit trouvera un écho plus tard dans la Fama
Fraternitatis.
L'alchimie arabe
Le rôle des Arabes comme
transmetteurs de l'alchimie à l'Occident du Moyen Age est largement
connu. Ils nous ont aussi légué le vocabulaire propre à cet
art (al kemia, la chimie ; al tannur, l'athanor...). L'Islam ne s'est
pas limité à un rôle de transmission. Comme le souligne
Pierre Lory dans Alchimie et mystique
en terre d'Islam, les Arabes l'ont conceptualisée
dans une forme qui, après eux, va s'imposer partout réf. (6). Leur
alchimie n'est pas seulement un art de laboratoire, elle se propose aussi
de dévoiler les lois cachées de la Création et comporte
une dimension mystique et philosophique. Si l'alchimie arabe revendique
une origine égyptienne, sa pratique est antérieure à la
conquête de l'Égypte par les Arabes en 639. C'est par les
Syriens qu'ils ont reçu l'alchimie grecque, mais leurs premiers
maîtres dans cet art furent les Iraniens, qui avaient hérité des
traditions ésotériques mésopotamiennes.
Le premier alchimiste arabe
connu, le prince omeyyade Khâlid ibn Yazîd (?-704), fut initié par
un Chrétien d'Alexandrie, Morienus. L'alchimie connaît un
rapide succès dans le monde islamique et les traités grecs
sont rapidement traduits. La figure la plus illustre de l'alchimie arabe
est Jâbir ibn Hayyân (mort vers 815), connu en Occident sous
le nom de Geber. Il va mettre en évidence les concepts fondamentaux
du Grand Œuvre. Ses réflexions débouchent sur une alchimie
spirituelle de grande envergure. On lui doit aussi de nombreuses découvertes
en chimie. Le corpus Jâbirien compterait
plus de trois mille traités dont la plupart sont apocryphes. Ils
sont probablement l'œuvre d'une école qui se forma autour de ses
enseignements. L'alchimie arabe connaîtra de nombreux maîtres,
dont nous ne citerons que quelques-uns : Abu Bakr Mohammed ibn Zakarya,
dit al-Razi ou Rhasès (Xe siècle) ; Senior Zadith, (Mohammed
ibn Umail al-Tamimi) ; ibn Umayl, (Xe siècle), Abd Allah al-Jaldakî (XIVe
siècle). Leurs textes pénétreront bientôt
en Europe par l'Espagne et marqueront profondément l'Occident
latin.
La magie et l'astrologie
La magie occupe aussi un aspect
central dans la spiritualité arabe. L'Islam mettra en place une
magie des lettres, semblable à la kabbale hébraïque,
pour percer les secrets du Coran. Du reste, la magie arabe, dont Christian
Rosenkreutz nous dira plus tard qu'elle n'était pas très
pure, couvrait de larges domaines : la médecine, l'astrologie,
la talismanique... L'astrologie est très présente dans
le monde islamique. Bien que suspecte par ses origines païennes,
elle se développe fortement dès le VIIIe siècle,
où le « Tetrabiblos » de
Ptolémée est traduit en arabe. L'astrologie, à l'époque
d'Al-Mansour, le second calife abbasside (754-775), n'est pas uniquement
redevable aux Grecs ; elle subit l'influence des Hindous, des Chrétiens
de Syrie, des Judéo-Araméens et sans doute des Esséniens.
D'une manière générale, les diverses sciences de
l'ésotérisme ont joué un rôle fondamental
dans l'Islam, particulièrement dans le milieu shi'ite comme l'a
montré Henri Corbin. Dès lors, on peut comprendre pourquoi
Christian Rosenkreutz ira vers les pays arabes pour recueillir les éléments
essentiels à partir desquels il va construire l'Ordre de la Rose-Croix.
La théosophie orientale
Au IXe siècle (env.),
Ibn Wahshîya, dans un traité intitulé La
connaissance des alphabets occultes dévoilée,
présente plusieurs alphabets occultes attribués à Hermès réf. (7). Il
fait aussi référence aux quatre classes des prêtres égyptiens
descendant d'Hermès. Il nomme Ishrâqîyûn
(de l'Orient ) ceux qui appartiennent à la troisième
classe, c'est-à-dire les enfants de la sœur d'Hermès Trismégiste.
Bientôt, Sohravardî (?-1191), l'un des plus grands mystiques
de l'Islam iranien, reprendra cette expression Ishrâqîyûn» dans
le sens de « Théosophes orientaux » pour
désigner les maîtres ayant connu l'Illumination. Pour lui,
philosophie et expérience mystique sont indissociables, et dans
son Livre de la sagesse orientale,
il évoque la chaîne des Initiés du passé,
les Théosophes orientaux. Pour lui, cette expérience relie à Hermès,
dont il fait l'ancêtre, le père des Sages. Ces philosophes
extatiques, qu'il qualifie de « piliers
de la Sagesse », sont Platon, Empédocle, Pythagore,
Zoroastre, Mohammad... Ce qui est particulièrement intéressant,
c'est que contrairement aux auteurs que nous avons rencontrés
jusque là, Sohravardî ne cherche pas à établir
une filiation historique, humaine, entre Hermès et les sages des
différentes traditions, mais une filiation initiatique céleste,
basée sur l'expérience intérieure réf. (8).
L'héritage légué par
Hermès Trismégiste est multiple. Ses trésors (l'alchimie,
la magie et l'astrologie) constituent des éléments essentiels
de l'Esotérisme traditionnel et ont traversé les civilisations.
Ces dernières ont d'ailleurs toujours considéré l'Égypte
comme la Mère des traditions. Au Moyen Age, cet héritage
antique va pénétrer en Occident. A la Renaissance, il va
prendre un visage nouveau pour constituer ce que l'on désigne
généralement par l'expression « Esotérisme
occidental ». Il évoluera alors d'une manière
particulière pour atteindre un seuil critique à la veille
de la publication des Manifestes rosicruciens.
Extrait de la revue Rose+Croix
n° 188 - hiver 1998.
© Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres :
Rose-Croix, Histoire et mystères, Christian Rebisse –éd. Diffusion Traditionnelle.
Il est protégé par un copyright.
Notes :
- A propos des divers points concernant l'histoire de l'Alchimie,
le lecteur pourra consulter : Robert Halleux, Les Textes
alchimiques,
Brépols, 1979 ; Jacques van Lennep, Alchimie, Dervy, 1985
ou M. Berthelot, "Collection des anciens alchimistes grecs", G. Steinheil,
Paris, 1887.
- Sur ce sujet, voir, Les Cahiers de
l'Hermétisme, Présence
d'Hermès Trismégiste, Albin Michel, 1988 et
A.-J. Festugière, Hermès Trismégiste, Belles
Lettres, 1991.
- Jamblique, Les Mystères d'Égypte,
Belles Lettres, 1989.
- Henri Corbin, En Islam iranien, Gallimard, 1971.
- Didier Kahn, La Table d'Emeraude et les textes alchimiques
attribués à Hermès Trismégiste,
dans La Table d'Emeraude Belles Lettres, 1994
- Sur l'alchimie arabe, voir les travaux
de : Pierre Lory, Alchimie
et mystique en terre d'Islam, Verdier, 1989 ;
Robert Halleux, La réception de l'alchimie arabe en Occident et
Georges C. Anawati, "L'Alchimie arabe", dans Histoire des sciences
arabes,
tome 3, Seuil, 1998, Sous la direction de Roshdi Rashed.
- La Magie arabe traditionnelle, Bibliotheca Hermetica,
Retz, 1977.
- Sohravardî, Le Livre de
la Sagesse orientale,
Verdier, 1986.
|