2 - Hermétisme et Philosophia Perennis

par Christian Rebisse

hermesDans la première partie de cette étude, nous avons vu Thot passer de l'égypte au monde hellénisé. Les sciences d'Hermès : magie, alchimie et astrologie fleurissent alors dans les jardins d'Alexandrie.

Au VIe siècle, les Arabes ont enrichi cet héritage de leurs propres réflexions, et c'est maintenant vers l'Occident chrétien que Hermès Trismégiste va voyager. L'Espagne, puis l'Italie, vont recueillir et développer à leur tour ces sciences. Cette nouvelle étape dans l'histoire de l'ésotérisme nous apportera des éléments propres à interpréter le périple de Christian Rosenkreutz et le contenu des Manifestes rosicruciens.

L'Islam en Espagne

    En 711, les Arabes envahissent l'Espagne. Cordoue devient bientôt le cœur de l'Espagne musulmane sous l'autorité du prince omeyyade ‘Abd al-Rahmân. Les Chrétiens, comme les Juifs, qui sont très nombreux en Espagne, conservent cependant leur liberté de culte. Cette situation a des répercussions positives, car elle permet des échanges culturels. L'Espagne va ainsi contribuer à diffuser en Occident tout un héritage culturel venant de la civilisation arabe qui, à cette époque, est plus avancée que l'Europe dans de nombreux domaines. Les traductions latines des Espagnols rendent ainsi accessible une quantité importante de textes grecs, conservés par les Arabes et encore inconnus en Europe.

     Les sciences de l'ésotérisme pénètrent en Occident par l'Espagne. À Tolède, nombre de textes d'alchimie, de magie et d'astrologie sont traduits, et cette ville acquiert vite la réputation de « chaire des sciences occultes » réf. (1). La découverte du corps de saint Jacques à Compostelle, au début du IXe siècle, contribue à relancer la « Reconquista » de l'Espagne par les Chrétiens. Elle n'aboutira pourtant qu'au XIIIe siècle. Auparavant, aux XIe et XIIe siècles, le pèlerinage de Compostelle connaît un essor très important qui met l'Espagne en relation avec le reste de la chrétienté européenne, ce qui contribue à répandre le corpus ésotérique.

L'alchimie en Espagne

     Comme le souligne Robert Halleux dans « La réception de l'alchimie arabe en Occident », c'est la traduction des textes de l'alchimie arabe qui a ouvert la voie à son développement occidental réf. (2).. L'Espagne est la voie par laquelle l'alchimie pénètre en Europe. On considère généralement l'année 1144 comme celle qui marque ses débuts en Occident. Cette date est celle de la traduction du « Morienus » par Robert de Chester, archidiacre à Pampelune, texte dont la préface rapporte la légende des trois Hermès. C'est également en Espagne, dans les années 1140-1150, que Hugo de Santalla traduit d'après l'arabe le « Livre du secret de la création ». Dans cet ouvrage, Balînûs, c'est-à-dire Apollonius de Tyane, raconte sa découverte de la tombe d'Hermès Trismégiste, dans laquelle il a trouvé la « Table d'Émeraude ». À Tolède, Gérard de Crémone (1114-1187) apprend l'arabe et traduit les textes de l'immense corpus de Geber et Rhasès, tandis que Juan de Toledo, Juif converti, traduit le « Sifr-al-asrâr, (Le Secret des Secrets) » du Pseudo-Aristote, un texte fondamental de l'alchimie.

     Parallèlement au développement de l'alchimie, la magie connaît au XIIe siècle un renouveau. Au Moyen Âge, elle était essentiellement liée à un paganisme résiduel et n'utilisait pas de source directe. Sa « vulgate » était essentiellement le texte que Isodore de Séville (env. 560-636) consacre à ce sujet dans ses « Étymologies ». A partir du XIIe siècle et plus encore au XIIIe siècle, les textes fondamentaux apparaissent en Occident par l'introduction des traités arabes et juifs. Dès lors se met en place une magie savante qui gagne bientôt les cours des princes et des rois, ce qui lui permet d'échapper aux condamnations de l'église. Alphonse le Sage fait traduire le « Sefer Raziel », un traité de magie juive, et en 1256 il fait aussi traduire le célèbre « Picatrix ». Ce traité arabe, attribué à Maslama al-Magrîti, aurait été écrit en Egypte entre 1047 et 1051. Ce texte aura une influence très importante sur Pierre d'Abano, Marsile Ficin et Henri Corneille Agrippa. Il traite des sympathies entre les plantes, les pierres, les animaux, les planètes... et sur la manière de les utiliser à des fins magiques. Il évoque aussi la puissance des images magiques, dont il présente Hermès Trismégiste comme l'inventeur. Il fait de ce dernier le fondateur d'une cité idéale ayant existé en Egypte avant le Déluge : Adocentyn. Cette ville organisée autour d'un culte solaire avait pour prêtre Hermès lui-même. C'est dans ce texte que Thomaso Campanella puisera bientôt l'essentiel des idées exposées dans sa « Cité du Soleil » réf. (3).

Kabbale

     La présence des Juifs en Espagne a joué un rôle important dans la diffusion de la kabbale. C'est pourtant dans le Sud de la France, dans le Languedoc, qu'elle se développe, d'abord au XIIe siècle autour du « Sepher ha-Bahir (Livre de la Clarté) ». On trouve dans cette région plusieurs kabbalistes tel R. Abraham ben Isaac († en 1180), président du tribunal de Narbonne, ou Isaac l'Aveugle (1165-1235). Peu après, la kabbale se développe en Espagne, principalement à Gérone, en Castille, et à Tolède. Là, l'aspect contemplatif de la kabbale du Languedoc est fécondé par la pensée juive issue de la tradition gréco-arabe, ainsi que par les doctrines de Plotin. À Saragosse, Abraham Aboulafia, une grande figure de la kabbale extatique, met au point une technique de méditation sur les lettres hébraïques associée à des respirations. Bientôt, au XIIIe siècle, apparaît le « Zohar », texte volumineux qui connaîtra un succès considérable dans le monde de l'ésotérisme. En 1305, à Valladolid en Espagne, Moïse de Léon conservait, dit-on, l'original de ce traité.

Astrologie

     À partir du XIIe siècle, suite aux traductions latines des textes arabes, on assiste à l'éclosion de l'astrologie en Europe. Bien que présente en Occident dès le VIe siècle, l'astrologie était jusqu'alors une science relativement peu développée. La traduction de textes comme le « Kitabal-Uluf » d'Albumasar, c'est-à-dire Ja'far ibn Mohammad, va faire évoluer les choses. Ce livre, qui évoque la légende des trois Hermès, est un abrégé d'astrologie persane, indienne et grecque. L'accès aux textes fondamentaux de l'astrologie antique va entraîner un développement considérable de cette science. On constate qu'à partir de cette époque se multiplient les calendriers, almanachs, prédictions, de même que les imageries utilisant la symbolique liée aux planètes. Il faudra malgré tout attendre le XIVe siècle pour voir apparaître une traduction latine d'un texte majeur de l'astrologie, la « Tétrabible » de Ptolémée.

L'expulsion des Juifs

     Après la reconquête chrétienne du XIIIe siècle, l'Espagne perd la tolérance religieuse instaurée par les Musulmans. Les Juifs vont alors connaître des jours difficiles. On leur donne le choix entre l'exil, la mort ou la conversion. En 1391, nombre d'entre eux demandent le baptême pour échapper au massacre. Certains, les « Marannes », n'auront qu'une conversion apparente et continueront à pratiquer leur religion en secret. Bientôt, ce seront les expulsions, d'abord en 1483 en Andalousie, puis en 1492, on assiste à l'évacuation totale des Juifs. Certains viennent s'installer en Italie. Ils y apportent des connaissances secrètes qui vont connaître un nouveau rayonnement. Cet héritage s'ajoute à celui que l'Italie vient de recueillir. En effet, en 1439, les Chrétiens d'Orient, menacés par l'expansion de l'Islam, cherchent à se rapprocher de leurs frères d'Occident. Dans ce but, de nombreux lettrés d'Orient, comme le néoplatonicien Gémiste Pléton, viennent à Florence pour participer à un concile de réconciliation. Ils apportent alors en Italie les textes des philosophes grecs. Les efforts de rapprochement entrepris trop tard n'empêchent pas ce qui va être une catastrophe pour l'Église byzantine, car en 1453, les Turcs envahissent Constantinople. Comme nous le verrons par la suite, ce n'est pas par hasard que l'auteur des « Noces Chymiques » fait de l'année 1453 celle où Christian Rosenkreutz reçoit par une apparition l'annonce des noces promises.

L'Académie de Florence

     La prise de Constantinople en 1453 permet à la culture grecque, en particulier aux œuvres de Platon dont on ne connaissait alors que quelques extraits, de pénétrer en Italie. Côme de Médicis, conscient de l'importance de l'événement, crée l'Académie platonicienne de Florence et demande à Marsile Ficin (1433-1499) de traduire Platon. Travailleur infatigable, Marsile Ficin donnera à l'Occident sa première traduction de Platon, ainsi que celles de Plotin, Proclus, Jamblique, Denys l'Aréopagite et bien d'autres. Un fait capital se produit bientôt. Le « Corpus Hermeticum », souvent cité au Moyen Âge, avait disparu et on n'en connaissait guère que l'« Asclepius ». Or, en 1460, un moine au service des Médicis rapporte un manuscrit du « Corpus Hermeticum ». Côme Ier considère la chose si importante qu'il demande à Marsile Ficin d'interrompre ses traductions de Platon pour travailler sur celles d'Hermès Trismégiste. Bientôt, en 1471, M. Ficin édite la première traduction du « Corpus Hermeticum ». Cette édition connaît alors un rayonnement considérable, au point qu'elle sera rééditée seize fois jusqu'au XVIe siècle.

Philosophia Perennis

     Marsile Ficin était convaincu que le texte original du « Corpus Hermeticum » avait été écrit en égyptien. On voit alors en Hermès Trismégiste un prêtre égyptien à l'origine de toutes les sciences secrètes, celui à partir de qui elles se sont transmises. Marsile Ficin, dans sa « Théologie platonicienne » publiée en 1474, établit d'ailleurs une généalogie des philosophes qui, après Hermès, se seraient transmis ces sciences : Zoroastre, Orphée, Aglaophème, Pythagore, Platon... réf. (4). Cette vision des choses fait naître une notion nouvelle, celle de Tradition Primordiale, une révélation première qui se serait perpétuée d'âge en âge, d'initiés en initiés. Cette idée, soutenue autrefois par saint Augustin, connaît un renouveau grâce à M. Ficin. Elle sera formalisée plus tard par Agostino Steuco en 1540, par le concept de « Philosophia Perennis », de philosophie éternelle.

Les Araméens

     On peut comprendre qu'à Florence, c'est-à-dire en Toscane, cette idée ait trouvé un écho favorable. Il est étonnant de constater que l'édition de 1548 du « Corpus Hermeticum » comporte une dédicace à Côme Ier, rédigée par l'«araméen» Carlos Lenzoni. Pour comprendre ce fait, il faut se souvenir que Hermès Trismégiste était considéré comme un contemporain de Noé. Or, on prétendait qu'après le Déluge, Noé avait fondé douze villes en Étrurie et que son corps reposait près de Rome. On ajoutait que Hercule de Libye était le fondateur de Florence. De là était née l'idée de la supériorité de la langue toscane qui venait de l'araméen par l'étrusque. Comme on voyait dans les Égyptiens les descendants de Noé, il n'en fallait pas plus pour lier Florence aux sources même de la civilisation réf. (5). Ces idées, chères à Côme de Médicis, étaient très en vogue à l'Académie de Florence.

La magie naturelle

     Le « Corpus Hermeticum », s'il évoque les connaissances secrètes des Égyptiens, est cependant peu précis sur leur mise en œuvre. Dans le traité XIII du corpus, Hermès Trismégiste enseigne à son fils Tât les principes de la régénération mystique qui s'obtient en faisant taire les sens, en annulant les influences néfastes des astres, et en laissant naître en l'homme la Divinité réf. (6). Marsile Ficin est prêtre mais aussi médecin ; il a le sens du concret. Il va donc chercher la mise en œuvre de ces théories chez les néoplatoniciens, mais surtout dans le « Picatrix », chez Albumasar et dans les écrits de son compatriote Pierre d'Abano, qui avant lui s'était penché sur la magie arabe. Il met au point une « magie naturelle » qui fait le lien entre ces théories et l'idée du Verbe créateur exprimée dans le Christianisme. Sa magie naturelle atteint un grand raffinement. Elle utilise les sympathies, tels que les caractères planétaires inscrits dans tous les éléments, minéraux, végétaux... ainsi que les parfums, les vins, la poésie et la musique (hymnes orphiques) pour capter les énergies subtiles de la Création, le « spiritus mundi » réf. (7). Marsile Ficin est un personnage très important dans l'histoire de l'ésotérisme occidental, non seulement pour son rôle de traducteur et de commentateur des textes anciens, mais aussi pour ses œuvres comme son « De Triplici Vita » qui aura une grande influence. Comme le souligne Antoine Faivre, grâce à lui « l'ésotérisme va se constituer en philosophie jusqu'à faire partie intégrante de la pensée de la Renaissance » réf. (8).

La magie angélique

     L'élève le plus connu de M. Ficin est Pic de la Mirandole (1463-1494), une sorte de surdoué qui, à vingt-trois ans, a déjà étudié tout ce qui de son temps est connu des diverses religions, philosophies et sciences de l'ésotérisme. Alors que Ficin dédaigne la kabbale, Pic de la Mirandole trouve dans cette tradition un complément à la magie de son maître. Il estime utile de renforcer la magie naturelle par la magie kabbalistique qui s'appuie sur les énergies de l'empyrée. Cette science, qui invoque les anges et les archanges par leurs noms en hébreu (présenté comme la langue de Dieu) possède pour lui une efficacité considérable. Reprenant les théories de saint Jérôme et de Nicolas de Cuse sur le nom de Jésus, il démontre que la kabbale permet de prouver la divinité du Christ. Il établit ainsi les fondements de la « kabbale chrétienne » réf. (9). Esprit universel, il voulait aussi démontrer la convergence de tous les systèmes philosophiques. A ce titre, il rédigea en 1486 ses « Neuf cents thèses ». Parmi les arguments qu'il déploie, contentons-nous de dire qu'il annonce que la magie et la kabbale sont complémentaires au Christianisme (7e thèse) et qu'il milite pour l'utilisation de la magie kabbalistique (11e thèse). Ces thèses devaient faire l'objet d'un débat que Pic de la Mirandole se proposait d'animer. On imagine les réactions... Il devra fuir l'Italie pour se protéger. Il sera pourtant réhabilité en juin 1493 par Alexandre VI, un pape très favorable à la magie et à l'astrologie.

La Voarchadumia

     Pendant cette période, l'Italie devient un centre très actif de l'ésotérisme. Venise joue un rôle important dans la diffusion de la kabbale, de l'astrologie, de la science des nombres et de l'alchimie réf. (10). Après le XIIIe siècle, le corpus alchimique transmis par les Arabes avait été totalement traduit et avait donné naissance à une floraison d'écrits (Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Roger Bacon, Arnauld de Villeneuve, Raymond Lulle, Nicolas Flamel...). Aux XIVe et XVe siècles, on assiste à un renouveau de l'alchimie qui adopte l'allégorie chrétienne et prend une connotation mystique au sujet de laquelle certains s'interrogent. S'agit-il d'une « practica exprimée en termes religieux, ou [d']une expérience mystique exprimée en termes alchimiques » réf. (11).? Cette tendance confirme un courant amorcé dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec « Aurora consurgens (L'Aurore à son lever) », un traité attribué à saint Thomas d'Aquin, qui présente le processus alchimique comme une expérience intérieure de régénération. En 1478 à Venise, Michel Pantheus publie « Voarchadumia », un volumineux traité qui souligne cet aspect transcendant de l'alchimie. La légende veut que la « Voarchadumia » soit une société secrète vénitienne. Quoi qu'il en soit, nombreux sont les chercheurs qui viennent étudier les sciences occultes en Italie, tels Johannes Reuchlin et Henri Corneille Agrippa qui vont contribuer à la diffusion de l'ésotérisme en Europe.

De Verbo mirifico

     Parmi les Juifs qui quittèrent l'Espagne en 1492 pour s'installer en Italie se trouvait Judas Léon Abarbanel, c'est-à-dire Léon l'Hébreu (1437-1508), médecin et kabbaliste. Converti au catholicisme, il se passionne pour le néoplatonisme. Il publie bientôt ses « Dialogues d'amour », une œuvre dans laquelle il fait une synthèse entre néoplatonisme et kabbale qui élargit le champ ouvert par Pic de la Mirandole et Marsile Ficin. C'est à un quatrième personnage que reviendra le mérite de faire la synthèse de ses trois prédécesseurs : le badois Johannes Reuchlin (1455-1522). Ce dernier vient à Rome en 1482 pour y étudier l'hébreu, puis se rend à Florence pour rencontrer Pic de la Mirandole. De retour en Allemagne, il se fait le promoteur de la kabbale chrétienne. Il publie en 1494 son « De Verbo mirifico » dans lequel il approfondit les spéculations de Pic de la Mirandole sur le Verbe, hwchy (Ieschouah). Ce livre aura un impact très important, car c'est le premier ouvrage européen entièrement consacré à la kabbale. Il sera bientôt complété en 1517 par le « De Arte cabalistica », l'un des textes fondamentaux de la kabbale chrétienne. Les développements importants qu'il donne à l'angélologie lavent la magie des soupçons démonologiques qui entachaient la magie naturelle de M. Ficin.

L'Harmonie du monde

     La magie naturelle insistait sur les sympathies occultes qui existent entre tous les constituants de la Création. Cette idée va prendre, avec le franciscain François Georges de Venise (1450-1540), une dimension nouvelle. Il publie en 1522 son « De Harmonia Mundi », un texte fondamental de la kabbale chrétienne. Son originalité vient du fait qu'il sut ajouter à la kabbale de Pic de la Mirandole et au néoplatonisme de M. Ficin, la tradition numérologique pythagoricienne, l'alchimie et l'architecture de Vitruve (Ier siècle av. J.-C.). L'ouvrage aura une influence énorme sur les Rosicruciens anglais, notamment sur Robert Fludd, et en France sur le groupe de la Pléiade, grâce à la traduction de Le Fèvre de la Boderie.

La Philosophie occulte

     La magie angélique avait pris avec Reuchlin une dimension plus précise, mais elle restait encore assez théorique. C'est Henri Corneille Agrippa (1486-1534) qui, par sa formation de médecin à l'esprit plus pratique, va porter la magie vers une dimension plus concrète en publiant un véritable manuel de magie pratique : le « De Occulta Philosophia ». Dans sa première version de 1510, ce livre est essentiellement marqué par l'influence du « Picatrix », du « Corpus Hermeticum » et des œuvres de Ficin. Dans l'édition suivante de 1533, la kabbale y tient une grande place. Alors qu'avec Reuchlin la magie est un moyen d'union avec le Divin, avec Agrippa elle aborde d'autres domaines pour s'appliquer aux divers problèmes de l'existence humaine. Cependant, sa magie, qu'elle soit « naturelle », « céleste » ou « cérémonielle », perd le raffinement que lui avait donné Marsile Ficin. Agrippa mélange l'angélologie et la science des nombres de la magie arabe pour composer des carrés magiques, des sceaux planétaires et des tableaux de correspondances entre plantes, minéraux, nombres, anges... Le livre d'Agrippa, malgré sa mise à l'index par le pape Pie VI, connaîtra un succès qui aujourd'hui encore ne s'est pas démenti.

Giordano Bruno

     Le dominicain Giordano Bruno (1548-1600), grand voyageur, est l'un de ceux qui a le plus contribué à répandre l'ésotérisme en Europe. Très influencé par les écrits de ses compatriotes italiens, Ficin, Pic de la Mirandole, mais aussi par Henri Corneille Agrippa, il est un lecteur assidu du « Corpus Hermeticum ». Dans son livre, « L'expulsion de la bête triomphante » (1584), il va jusqu'à prétendre que l'hermétisme égyptien est bien supérieur au Christianisme. Au début de son livre, il évoque une réunion des dieux, assemblés en vue d'une réforme générale de l'humanité qui implique le retour à la religion égyptienne réf. (12). Ce thème de la nécessité d'une réforme universelle aura une grande influence, notamment sur « Les Nouvelles du Parnasse » de Traiano Boccalini. L'un des chapitres de ce livre sera bientôt utilisé comme introduction à la « Fama Fraternitatis ». Bruno est plus près de Ficin que des kabbalistes chrétiens ; il n'aime guère les Juifs, et par conséquent rejette la kabbale. Avec lui, la figure du mage chrétien disparaît complètement. Il privilégie la magie égyptienne de l'« Asclepius ». Il indique que les Chrétiens ont volé le symbole de la croix aux Égyptiens et prophétise le retour à la religion égyptienne. Il ira bientôt prêcher ses théories en Allemagne à la cour de Rodolphe II et en Angleterre. Personnage haut en couleurs, il est l'auteur de nombreux livres qui abordent de multiples sujets. Ses conceptions théologiques et scientifiques (par exemple l'univers conçu comme infini, théorie qu'il emprunte à Nicolas de Cuse) lui vaudront des problèmes avec l'Inquisition et il finira sur le bûcher.

Alchimie et Nature

     L'Hermétisme ne se répandit guère en Allemagne. Il pénètre cependant à la cour de Rodolphe, surnommé l'« Hermès allemand », notamment avec l'alchimiste Michael Maier et l'astronome Kepler qui étaient eux aussi des lecteurs du « Corpus Hermeticum ». L'alchimie européenne comprend deux grandes périodes : d'abord, le XIIe siècle qui marque sa genèse, puis la Renaissance où elle se développe considérablement, notamment en Allemagne qui connaît au XVIe siècle un véritable « raz de marée spagirique » réf. (13).. C'est à cette époque que paraissent les grandes anthologies des textes alchimiques comme le célèbre « Theatrum chemicum » ainsi que les premiers dictionnaires alchimiques, qui sont caractéristiques du besoin d'approfondissement et de synthèse qui s'est manifesté alors. Il est important d'insister ici sur le fait que l'alchimie du XVIe siècle s'enrichit de nouvelles caractéristiques. Si elle ne s'intéresse guère à la fabrication de l'or, elle développe alors une forte connotation spirituelle, comporte des applications médicales et se veut une science unificatrice. Elle cherche aussi à s'inscrire dans une réflexion sur l'histoire de la Création, de la cosmogonie tragique qui a entraîné non seulement la Chute de l'homme, mais encore celle de la Nature. Ainsi l'alchimiste est médecin de l'homme, l'aide à se régénérer, à renaître à sa condition spirituelle, mais il est aussi médecin de la Nature, sa mission consistant à la soigner pour la parfaire. Co-naissance, re-naissance et Nature sont intimement liées dans cette alchimie (le terme « nature » est issu du latin natura, participe futur de nascor qui signifie « naître »).

Paracelse

     Paracelse (1493-1541) est le personnage le plus caractéristique de cette évolution. Son œuvre représente un effort gigantesque pour utiliser tous les savoirs de son époque. Il a donné à l'astrologie, à l'alchimie, à la magie et aux traditions populaires une lecture plus essentielle réf. (14). Médecin, il s'élève contre les idées de Galien qui règnent en maître dans une médecine dépourvue d'efficacité. Dans son « Volumen medicinae paramirum » et son « Opus paramirum », il expose les bases d'une médecine nouvelle. La théorie de l'Homme comme microcosme, déjà vulgarisée par érigène, prend avec lui un sens précis. Pour Paracelse, la philosophie est la découverte de l'« invisible Nature ». La Nature a pour lui une fonction capitale, car si Dieu a parlé au moyen des Écritures, il nous parle encore par la Nature. Il convient donc d'être à l'écoute en contemplant le Livre de la Nature. Selon Paracelse, l'homme a pour fonction de révéler la « Nature en sa lumière ». En effet, la Nature reste inachevée, dans l'in-connaissance, cependant elle peut trouver sa révélation en l'homme, qui est né pour la conduire vers sa perfection. L'alchimiste, en cherchant à comprendre ses lois, dialogue avec la Création. Par cet échange, la lumière cachée de la Nature se révèle et illumine l'homme. Mais ce dernier ne parvient pas à ce résultat sans préparation, sans régénération. Comme l'a remarqué Roland Edighoffer, Paracelse évoque cette transformation de l'homme dans son « Liber de resurrectione et corporum glorificatione » (1533), d'une manière particulière. Il combine avec insistance (dix-sept fois en six pages) les symboles de la Croix et de la Rose en les reliant à la transmutation alchimique et à la résurrection. Il écrit : « Le véritable or est celui qui sort épuré du feu [...]. Ainsi, lors de la résurrection, l'impur sera séparé du pur, il naîtra un corps nouveau qui, parce qu'il est plus lumineux que le soleil, sera nommé le corps glorifié ». La résurrection du Christ « est une figure de la nôtre [...] : de lui en lui nous ressusciterons, comme la rose renaît d'une semence similaire » réf. (15). Paracelse est un personnage d'une ampleur considérable, et si nous insistons ici sur quelques aspects de sa pensée, c'est parce qu'ils trouveront un écho particulièrement important dans la « Fama Fraternitatis » et la « Confessio Fraternitatis ».

La mort d'Hermès

     L'apport des multiples traditions dans le contexte de l'humanisme de la Renaissance avait fait germer l'idée de tolérance entre toutes les religions, philosophies et traditions. Nicolas de Cuse avait formulé de telles idées lors du concile de Florence en 1439. À sa suite, Pic de la Mirandole avait cherché les concordances entre ces diverses traditions. D'autres iront plus loin comme Francesco Patrizi qui parlera d'une philosophie universelle, une « Pansophie » et dans son livre « Nova de Universis Philosophia » (1591) ira jusqu'à demander au pape Grégoire XIV de faire enseigner l'Hermétisme dans les écoles chrétiennes pour œuvrer à l'instauration d'une vraie religion. Hélas, ces idées d'avant-garde étaient de peu de poids devant les intérêts politico-religieux qui dominaient en maître, et on assistait déjà à une période d'intolérance religieuse. Les guerres de Religion, amorcées avec le XVIe siècle, allaient bientôt freiner l'essor de l'Hermétisme.

     Un autre élément, qui passa pourtant inaperçu, allait bientôt remettre totalement en question « l'héritage égyptien ». En 1614, Isaac Casaubon édite « De rebus sacris et ecclesiasticis exercitationes XVI », un texte dans lequel il démontre que le « Corpus Hermeticum » n'est pas d'origine égyptienne, que son auteur n'est pas Hermès Trismégiste, mais l'œuvre de Chrétiens des environs du IIe siècle. Cette découverte met un frein à l'Hermétisme de la Renaissance. Pourtant, même s'il elle entache sévèrement la tradition ésotérique élaborée à la Renaissance, elle n'annule pas le fait qu'il y ait eu effectivement une transmission vers l'Occident de connaissances venues d'un lointain passé, d'un « Orient des Lumières » dont l'Égypte peut être considérée comme le pôle. On peut dire en tout cas qu'avec la Renaissance, les bases de ce qui va constituer l'édifice de l'ésotérisme occidental sont posées (alchimie, astrologie, magie, kabbale, science des nombres, divination...). Il est cependant étonnant de constater que la découverte de Casaubon coïncide avec une réorganisation, une refondation de l'ésotérisme occidental marquée par la publication des « Manifestes rosicruciens » en 1614. Christian Rosenkreutz va remplacer Hermès Trismégiste et l'Égypte va quitter le devant de la scène (mais elle reviendra bientôt, comme nous le verrons plus tard).

     Ce renouvellement de la Tradition, cette re-naissance, se fera dans une ambiance de crise dont on peut lire l'annonce dans la «Triplicité de feu» inscrite dans les cieux.

Extrait de la revue Rose+Croix n° 189 - printemps 1999

© Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres :
Rose-Croix, Histoire et mystères, Christian Rebisse –éd. Diffusion Traditionnelle.
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Notes :