3 - La Triplicité de feu par Christian Rebisse
Pour aborder les origines du Rosicrucianisme, nous avons été amenés à nous interroger sur les sources et les racines de l'ésotérisme occidental. Il nous reste à examiner maintenant le terrain qui va permettre à la rose de fleurir sur la croix. Il est en effet indispensable de peindre le tableau de l'époque qui voit éclore le Rosicrucianisme, pour comprendre l'impact extraordinaire qu'eurent les publications des Manifestes rosicruciens. En effet, à l'aube du XVIIe siècle, l'Europe est en pleine mutation. On a souvent parlé à ce propos de « crise de conscience européenne ». Comme l'indique A. Koyré, pendant cette période « l'esprit européen, a subi – ou accompli – une révolution spirituelle très profonde, révolution qui modifia les fondements et les cadres mêmes de notre pensée » réf. (1). S'il est nécessaire d'évoquer ces points, c'est d'abord pour souligner que le Rosicrucianisme s'inscrit parfaitement dans l'histoire européenne, mais aussi parce que les écrits des Rosicruciens se présentent comme offrant une réponse possible à la crise de cette époque réf. (2). L'univers infiniLe développement d'une nouvelle cosmologie n'est pas étranger à l'angoisse qui frappe le XVIIe siècle. En effet, avec les découvertes de Nicolas Copernic (1473-1543), l'astronomie a renoncé au système de Ptolémée qui régnait en maître depuis des siècles. On est passé de l'image d'un monde clos à celle d'un univers infini, dont la Terre, et par conséquent l'homme, ne sont plus le centre. Du même coup, la théorie des épicycles, au moyen de laquelle Ptolémée expliquait les mouvements des planètes, s'écroule. Le chapitre XIII de la Confessio Fraternitatis se moquera de cette théorie vaine. Cette nouvelle vision du monde génère trois positions conflictuelles. D'abord, avec Galilée (1564-1642) elle instaure une nouvelle attitude scientifique et ouvre la voie à une vision rationnelle de l'univers, celle d'un monde réduit à une dimension géométrique. Exploitant la découverte récente du télescope par un hollandais, Galilée construit une lunette qui lui permet de combiner mathématiques et observation. On imagine aisément l'attitude de l'église face à cette vision du monde qui est en décalage avec les Écritures. Elle condamnera le système de Copernic et Galilée sera bientôt contraint d'abjurer ces théories. Cet événement marque le divorce entre l'Église catholique et la science. Il inaugure une longue période pendant laquelle le fanatisme dogmatique tentera de réduire à néant la recherche scientifique. Giordano Bruno et Galilée en feront d'ailleurs les frais. Johannes Kepler (1571-1630) offre une troisième voie. Contemporain de Galilée, il fut l'assistant de Tycho Brahé à la cour de Rodolphe II, « l'Hermès allemand ». J. Kepler porte un regard différent sur l'univers en combinant l'héliocentrisme avec l'Hermétisme de la Renaissance. Dans son Mysterium cosmographicum (1696), il fait du Soleil le centre de l'âme du monde, la source qui communique le mouvement à l'âme des planètes réf. (3).Cette nouvelle vision du cosmos fait resurgir un problème posé par Démocrite, celui du vide dans lequel se meut l'univers. Depuis Aristote, cette question avait été jugée sans fondement, mais au XVIe siècle la question revient. Cette théorie, qui soulève le problème de la toute-puissance de Dieu, est alors un sujet de polémiques réf. (4). C'est probablement pour cette raison que l'on trouve dans la Fama Fraternitatis la formule « le vide n'existe pas ». L'ensemble de ces éléments change la relation des hommes avec l'univers. Celui-ci est démythifié, observé comme une vaste mécanique dont on peut étudier les rouages d'une manière rationnelle. Les catalogues du mondeIl en est de même pour le monde terrestre dont les limites ont été repoussées avec la découverte de l'Amérique en 1492, et celle de la route maritime des Indes en 1498. Ces voyages ont contribué à mettre au point les premières grandes cartes du monde comme la Cosmographie de Sebastian Münster éditée en 1544, publication qui connaîtra un immense succès, ou le non moins célèbre Atlas de Kremer Gerhard Mercator. Les progrès de l'imprimerie en matière de gravure permettent aux livres scientifiques de prendre de l'essor. Au XVIe siècle, on assiste à l'édition des premiers « catalogues» de la nature qui permettent de rendre compte des richesses du monde. Conrad Gesner en Suisse, Ulisse Aldrovandi à Bologne, Guillaume Rondelet à Montpellier, Pierre Belon en France et les immenses herbiers d'Otto Brunfels à Strasbourg et de Leonhart Fuchs à Tübingen, sont représentatifs de ce mouvement. A cette époque, on aime aussi posséder les merveilles de la nature, d'où l'importance des « cabinets de curiosités », où l'on rassemble les curiosités du monde. Le cas de Rodolphe II est sur ce point particulièrement intéressant, dans la mesure où, pour lui, la possession de ces curiosités est associée à l'appropriation de leurs puissances magiques réf. (5). L'Homme écorchéSi la vision du macrocosme change, celle du microcosme évolue aussi. L'année même où paraît l'ouvrage de Copernic sur l'héliocentrisme (1543), André Vésale (1514-1564) publie un livre-clé de l'histoire de la médecine, « De humani corporis fabrica». Cette œuvre, qui est à l'origine de l'anatomie humaine, s'attaque aux opinions de Galien (v.~131-v.~201), considéré alors comme le prince de la médecine. Depuis 1560, Johann Huser s'efforçait de rassembler les manuscrits de Paracelse. Ce travail allait aboutir bientôt à la publication des œuvres complètes de Paracelse en dix volumes (1589 à 1591). Ces livres vont avoir une grande influence sur l'évolution de la médecine. L'invention du microscope par Zacharias Jansen, lunetier de Middelburg (elle est parfois attribuée à Cornelis Drebbel ou à d'autres), contribue aussi à faire avancer la médecine. Bientôt, William Harvey (1578-1657), le « Copernic de la médecine », va publier son Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis, dans lequel il expose sa découverte de la circulation sanguine. L'ensemble de ces éléments contribue à modifier le regard de l'homme sur l'univers. Il ne contemple plus les mystères d'une Création dans laquelle un Dieu vengeur l'a exilé et n'a plus besoin de la théologie pour comprendre le monde. Il observe, calcule et comprend les forces qui régissent la Création. Il se donne le rôle de maître et possesseur de la nature. La RéformeSi la science est en pleine mutation, la religion est en pleine crise. Déjà, en 1378, à la suite des ambitions politiques de certains cardinaux, s'était produit le « Schisme d'occident», un drame qui déchira la chrétienté. L'Église comptait alors deux papes, l'un à Avignon, Clément VII, et l'autre à Rome, Urbain VI (chacun excommunia son concurrent). La situation durera jusqu'en 1417. Avec l'avènement de l'imprimerie, la circulation des idées était devenue plus facile et l'humanisme de la Renaissance avait ouvert l'Occident aux diverses sources de la spiritualité. Ces éléments ne sont probablement pas étrangers aux réflexions entreprises alors par de nombreux penseurs sur leur propre religion. On s'interroge sur la manière dont l'Église remplit son ministère, sur les excès de ses préoccupations temporelles. C'est alors que l'unité de l'Église d'Occident éclate à nouveau avec la Réforme qui revendique un retour à l'esprit de l'évangile. En 1517, Luther affiche ses quatre-vingt-quinze thèses : c'est la Réforme, qui dénonce le commerce des indulgences et des reliques instauré par Rome. Les réformés insistent sur le fait que le salut est une grâce qui vient de la foi et non des œuvres et placent l'autorité de la Bible au-dessus des dogmes établis par les hommes. Luther accuse aussi l'Église de maintenir le peuple dans la superstition. Bientôt, l'Angleterre se séparera elle aussi de Rome sous Henri VIII (1532). Les RévoltesHélas, la Réforme donne lieu à de nombreux excès. Assez vite, on se querelle sur la manière dont il convient de réformer les choses. En 1522, les nobles allemands, gagnés aux idées du protestantisme, veulent imposer par les armes la « vraie foi». C'est la Révolte des chevaliers allemands (1522-1523). Un peu plus tard, ce sont les paysans qui prennent les armes. Ils estiment que ce sont les princes et les grands de ce monde qui barrent la route à l'Évangile. Se sentant missionnés pour rétablir la vraie foi, ils n'hésitent pas à massacrer ceux qui s'opposent à leur projet. Cette Guerre des paysans embrase l'Allemagne de 1524 à 1526. La Réforme génère aussi des problèmes politiques qui menacent l'équilibre du Saint-Empire Germanique. Les empereurs qui succèdent à Charles Quint après 1556, oscillent entre tolérance religieuse (Rodolphe II) et intransigeance catholique (Ferdinand II). La situation explosera en 1618 avec la défenestration de Prague qui entraînera l'Allemagne dans la Guerre de Trente ans au cours de laquelle près de la moitié de la population perdra la vie. La Contre-RéformeL'Église réagit aux critiques des protestants en instaurant la Contre-Réforme, qui donne lieu au Concile de Trente (1545 à 1563). Ce concile se caractérise par un resserrement de la discipline. L'Inquisition reprend du service et on crée la Congrégation de l'Index chargée de publier un catalogue de livres interdits (qui n'a été supprimé que récemment, en 1966). Les ouvrages de l'ésotérisme de la Renaissance, comme ceux de la science, sont « mis à l'index». Ces événements ont sans doute poussé les tenants de l'ésotérisme à se constituer en groupes fermés, en sociétés secrètes. Les Guerres de religionAlors que l'Allemagne retrouve une paix fragile avec la Concorde de 1554 et la paix d'Augsbourg en 1555, c'est la France qui s'enflamme. En 1562, le massacre de Vassy déclenche les guerres de religion. Suit la Saint-Barthélémy (1572) qui marque un tournant décisif dans le conflit qui oppose catholiques et protestants. Chaque camp est sur la défensive : les catholiques créent la Sainte Ligue pour lutter contre les calvinistes, et de leur côté les princes protestants européens tentent de s'unir. La France retrouve le calme sous la couronne de Henri IV. L'accession au trône du roi de Navarre, en février 1594, soulève d'immenses espoirs en Europe. Beaucoup voient en lui celui qui va réconcilier la chrétienté. Giordano Bruno, qui parcourait l'Europe en prêchant une réforme générale, après avoir placé cet espoir dans Henri III, voit dans Henri IV l'homme de la situation. à sa suite, Tommaso Campanella place tous ses espoirs dans ce roi pour mener à bien cette réforme réf. (6). Ces positions sont entretenues par un texte qui circule à l'époque en Europe. Ce dernier décrit Henri IV comme le « nouveau David», le roi « des anciennes prophéties», celui qui va restaurer l'unité de la chrétienté avant le retour du Christ réf. (7). Effectivement, à cette époque, Henri IV tentait de créer une ligue des princes protestants. À cet effet, il avait envoyé en 1597 un émissaire, Guillaume Ancel, en Allemagne. Il n'est pas impossible que Giordano Bruno ait lui aussi joué un rôle dans ce projet. Simon Studion, dans la « Naometria» (1604), évoque à ce propos une réunion secrète qui, en 1586, à Lüneburg, aurait scellé une union entre Henri de Navarre (le futur Henri IV), Jacques Ier d'Angleterre et Frédéric de Wurtemberg, pour créer une ligue de défense évangélique, la Militia Crucifera Evangelica, dans le but de lutter contre la ligue catholique réf. (8). En 1610, l'assassinat de Henri IV mettra fin à bien des espoirs. On peut lire l'amertume que causa cette perte en Europe dans un livre comme « Les Nouvelles du Parnasse», publié en 1612 par Traino Boccalini. Ce texte, qui est une plainte contre l'hégémonie catholique soutenue par les Habsbourg, fait d'Henri IV un véritable héros. Il se montre désabusé quant aux chances de réussite d'une réforme universelle capable d'instaurer la paix en Europe. Ce n'est pas un hasard si la « Fama Fraternitatis», placera en tête de son livre un chapitre de cet ouvrage de Boccalini sous le titre de « Réforme générale du monde entier». L'Imitation de Jésus-ChristEn même temps, l'Europe recueillait les fruits de mouvements, qui, depuis le XIIe siècle, s'essayaient à de nouvelles formes de spiritualité, tels les Frères du Libre Esprit, les Amis de Dieu, les Béguines et les Bégards. Ils comptaient des maîtres comme Eckart, Tauler, Suso, ou Ruysbrœck, des hommes associant démarche philosophique et quête intérieure. La Devotio moderna, un mouvement né aux Pays-Bas à la fin du XIVe siècle et qui cherchait à mettre l'accent sur la piété et l'ascèse intérieure, se développait aussi en Allemagne. Le joyau de ce mouvement spirituel est l'« Imitation de Jésus-Christ», un livre très prisé par les Rosicruciens du XVIIe. Les Noces mystiquesParmi les acteurs de cette nouvelle spiritualité, qui s'inscrit dans la mouvance protestante, nous ne citerons que trois noms. Le premier, Valentin Weigel (1533-1588) est particulièrement intéressant dans la mesure où il s'efforce de synthétiser les divers courants de son époque : ceux qui se situent dans la lignée d'Eckart ; ceux du mouvement magico-alchimique paracelsien ; et ceux des spiritualistes Schwenckfeld et Sebastien Frank. Il prône une vie religieuse très intériorisée, axée sur un travail de transformation intérieure et de régénération. Il développe une théorie de la connaissance basée sur le « Connais-toi toi-même» des anciens réf. (9). Le second, Philippe Nicolaï (1556-1608), est un pionnier de la « nouvelle piété». A l'instar du premier, il met en avant le processus de la régénération, des noces mystiques. Dans son livre « Le Miroir des joies de la vie éternelle» (1599), il décrit les sept phases de cette régénération. Cet auteur influencera beaucoup Johann Valentin Andreae. Le troisième personnage qui nous intéresse est Johann Arndt, considéré comme le précurseur du Piétisme allemand. Son livre, « Le Vrai Christianisme», aura un succès immense (plus de 300 éditions). On doit à ce théologien et alchimiste un commentaire de « L'Amphitheatrum Sapientiae Aeternae» de H. Khunrath. On retrouvera presque mot pour mot des extraits de ses écrits sur le « Livre de la Nature» dans les Manifestes rosicruciens. Comme ses deux prédécesseurs, il insiste beaucoup sur la nécessité de la nouvelle naissance. Johann Valentin Andreae considérait J. Arndt comme son père spirituel. Comme on peut le constater, au XVIe siècle, la situation religieuse est explosive. Avec la troisième génération de protestants, le doute s'est installé. Le protestantisme, à force de vouloir justifier ses positions, est tombé dans les excès théologiques qu'il reprochait au catholicisme. Les Réformés s'interrogent sur la nécessité d'une seconde Réforme. Cependant, parallèlement à cette situation, l'ésotérisme de la Renaissance est venu féconder la mystique chrétienne. L'ère du Saint-EspritA cette époque, l'Allemagne doit faire face à des épidémies de peste et à des famines résultant de conditions climatiques particulièrement défavorables. En 1604-1605, l'apparition d'une comète excite les imaginations et entretient une atmosphère millénariste. En effet, de nombreuses prophéties annonçant la fin des temps circulent. Celle de Joachim de Flore est particulièrement populaire. Ce moine du XIIe siècle avait développé une théorie selon laquelle l'histoire du monde devait se dérouler en trois ères. D'abord celle du Père, débutée avec Adam, ensuite celle du Fils, initiée par Jésus-Christ, et enfin celle du Saint-Esprit, qui devait marquer la fin des temps. Selon Joachim de Flore, cette dernière ère devait commencer en 1260 et être marquée par l'apparition d'une nouvelle Église qui remplacerait celle de Pierre. Cette nouvelle religion serait, selon lui, monastique : l'ordre des Boni Eremitae. En 1215, lors du quatrième Concile de Latran, le pape Innocent III condamna les idées de Joachim de Flore, mais malgré cela, la théorie des trois âges connut beaucoup de succès. Au XVIe siècle, elle était très populaire et nombreux étaient ceux qui pensaient que l'ère du Saint-Esprit était proche. Cette théorie sera évoquée dans les Manifestes rosicruciens. La NaometriaEn 1604, Simon Studion termine l'écriture de sa « Naometria» (l'Art de mesurer le Temple). Ce texte, dédicacé à Henri IV, Jacques Ier et Frédéric de Wurtemberg, comporte près de deux mille pages. Il est orné de gravures réalisées par Jakob Lederlein, dont l'une reproduit une illustration qui figure dans le « Vaticinia sev praedictiones...» de Joachim de Flore. (cf. p. 1 de couv.). Dans la « Naometria», Simon Studion prophétise les dates d'événements futurs. Il s'inspire de l'Apocalypse de saint Jean et de Joachim de Flore, dans une perspective apocalyptique et du retour du Christ précédé par Elie. S. Studion avait étudié l'arithmétique mystique avec Samuel Heyland, un mathématicien et astronome qui était en relation avec M. Mäslin, le maître de Kepler. Reprenant l'idée de J. de Flore des quarante-deux périodes, il considère que la dernière se déroule entre 1560 et 1590. Cette époque marque l'aube du troisième temps de l'histoire du monde, celui du temps du Saint-Esprit. Studion annonçait qu'une réforme allait se mettre en place grâce à des hommes éclairés, les Cruce Signati. Il évoque trois témoins (sans les nommer directement) qui précèdent les mille ans de l'ère du Saint-Esprit. Le premier est né en 1483 (il s'agit de Luther), le second est né en 1543 (c'est Studion lui-même). Quant au troisième, il se contente de dire qu'il est encore attendu. Son livre traite d'un projet : celui de la convocation d'une nouvelle assemblée de la Militia, faisant suite à celle organisée en 1586 à Lünebourg. à cette réunion, organisée à Constance comme un concile réformateur, seraient prises des dispositions à l'égard du jugement divin attendu pour 1621, date du retour du Christ. E. Waite, dans son livre « The Real history of the Rosicrucians» (1887), voyait dans le rosicrucianisme le prolongement de la Militia Crucifera Evangelica. Il abandonnera plus tard cette hypothèse. D'autres ont cru voir, dans le dessin qui figure à la page 271 de la « Naometria», une Rose-Croix et, par là, ont supposé que Studion était un précurseur de la Rose-Croix. L'étude de ce dessin laisse sceptique car il s'agit d'une série de cercles concentriques et de parenthèses se rapportant à des dates, le cercle central contenant une petite croix. Il faut noter cependant que la « Naometria» eut une grande influence sur le milieu rosicrucien de Tübingen réf. (10). A la même époque circule un manuscrit de Julius Sperber, « De Magia». Cet auteur aurait eu, en 1596, un songe lui donnant pour mission d'annoncer les temps nouveaux. Il voit dans Paracelse, Luther, Ramus et Guillaume Postel les signes de l'arrivée d'un renouveau. Reprenant la théorie des trois âges de J. de Flore, il prétend que l'ère du Saint-Esprit est imminente et qu'Elie va revenir pour instaurer un âge d'or. Il prétend aussi avoir découvert l'archétype de toutes les langues, et connaître les secrets propres à l'organisation d'un monde nouveau en invitant ceux qui se sentent appelés à se rallier à lui. Ces éléments ne sont pas sans évoquer les thèmes exposés dans les Manifestes rosicruciens. La Prophétie d'ÉlieLe milieu protestant est particulièrement sensible à cette ambiance de fin des temps. Luther lui-même, dans « Supputatio annorum mundi» (1540), reprend la Prophétie d'Elie qui trouve son origine dans le Talmud et fut remise en vogue par les Kabbalistes de la Renaissance. Cette prophétie annonce que l'univers durera 6000 ans et que débutera ensuite le millénaire de la fin des temps. Pour Luther, l'année 1532 correspond à l'année 5640 selon l'âge de la Création. Il estime donc que la fin des temps est toute proche. Le chapitre IV de la « Confessio Fraternitatis» fera lui aussi référence à cette prophétie en parlant de « l'allumage prochain du sixième candélabre», c'est-à-dire au fait que l'on approche des 6000 ans. Melchio Hoffman, un anabaptiste, prévoyait lui aussi pour 1533 le début du règne de mille ans qui marquerait la fin du monde. Au siècle précédent, Guillaume Postel considérait qu'à partir de 1543, le dernier âge du monde serait imminent et Pic de la Mirandole, utilisant lui aussi la Prophétie d'Elie, avait annoncé que 1583 serait l'Année Pantocratique. Le Lion du septentrionLa « Fama Fraternitatis» reproduit, dans son édition de 1614, une lettre écrite par Adam Haselmeyer aux auteurs de la « Fama Fraternitatis». Ce paracelsien était convaincu que l'année 1613 marquait la fin des temps et que les ministres du Grand Jugement, qu'il annonçait pour l'année 1614, apparaîtraient bientôt. Ce qui nous intéresse ici, c'est que cet auteur fait abondamment référence à une prophétie très populaire en Europe à cette époque, la Prophétie du Lion du septentrion. Elle est abusivement attribuée à Paracelse, sans doute à cause du nom Elias Artista qui figure aussi dans son « De Mineralibus». En fait, on peut situer ses origines vers 1605 réf. (11). Cette prophétie annonce un bouleversement imminent à la fois religieux et politique, suite à la découverte de trois trésors immenses en Italie, en Bavière et en un lieu situé entre l'Espagne et la France. Celui qui a mis à jour ces trésors en utilisera les richesses à des fins humanistes. Ces trésors contiennent, entre autres, un livre renfermant les secrets du Grand Œuvre, selon le procédé de Paracelse. La prophétie évoque la lutte contre l'Antéchrist, attaque les sophistes, mais aussi Aristote et Galien, deux personnages critiqués dès les premières pages de la « Fama Fraternitatis». Par ailleurs, elle annonce le retour d'Elie, Elias artista, un maître de l'Ars Magna.Ce qui lui valut sans doute le succès, c'est le fait qu'elle annonce une époque où un lion jaune viendra du septentrion et s'opposera à l'aigle avant d'instaurer une ère de félicité. Cette prophétie sera lue, tantôt comme un texte alchimique (le lion et l'aigle sont utilisés dans l'iconographie alchimique pour représenter le processus d'union du soufre et du mercure), tantôt d'une manière politique (la lutte entre l'Aigle des Habsbourg et le Lion de Frédéric II) réf. (12). Le chapitre VI de la « Confessio Fraternitatis» fera référence à cette prophétie. Le sang de couleur roseUne dernière prophétie mérite d'être signalée, celle qu'annonce Paracelse dans son « Aurora Philosophorum». Dans ce livre, il indique que, de même que le Christ est venu pour racheter les hommes, dans les derniers temps, un homme très pur viendra purifier et libérer la Création en laissant tomber des gouttes de sang de couleur rose grâce auxquelles le monde sera racheté de la Chute réf. (13). La triplicité de feuEn 1603, Jupiter et Saturne sont en trigone (aspect très positif de 120° entre deux planètes en astrologie) et se trouvent dans la triplicité de feu (Bélier, Lion, Sagittaire). Beaucoup y voient l'annonce de jours plus favorables. L'année suivante, une nouvelle étoile apparaît dans cette même triplicité. Johannes Kepler dans « De Stella nova et coincidente principio Trigoni ignei» (1606 à Prague) y voit le signe de changements politiques et religieux très proches. Il fait le parallèle entre l'apparition de cette nouvelle étoile et la naissance d'un homme qui sera le créateur d'un nouveau mouvement religieux, dont le but sera de réconcilier les frères ennemis de la chrétienté et de mettre en œuvre une « réforme raisonnable». La « Confessio Fraternitatis» se réfère à cet événement en indiquant que le Seigneur Dieu a donné des témoignages que l'on peut lire au firmament dans les constellations du Serpent et du Cygne. N'oublions pas que c'est précisément en 1604 que sera découverte la tombe de Christian Rosenkreutz. Ce tour d'horizon nous montre donc à quel point la situation était complexe à l'époque de la naissance du Rosicrucianisme. D'une part, à cause des nouvelles données apportées par la science et d'autre part à cause de l'explosion de la religion. Ces éléments mêlés à l'ambiance eschatologique qui régnait alors, laissent entrevoir ce que pouvaient être les craintes qui habitaient les hommes à la fin du XVIe siècle. Quelle solution pouvait s'offrir à eux pour sortir de cette impasse ? C'est à ce moment que retentirent les « Echos de la Rose-Croix». Extrait de la revue Rose+Croix n° 190 - été 1999 © Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres : Notes : |
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