6 - La terre d'émeraude par Christian Rebisse
La filiation spirituelleRené Guénon a tenté de définir l'initiation comme étant la transmission d'une influence spirituelle dont la source est supra-humaine. (Il reste cependant imprécis au sujet de l'origine de cette dernière, qu'il situe dans des temps immémoriaux.) Il évoque deux modalités de cette transmission : l'une verticale, qui descend directement de l'invisible vers l'humanité, et l'autre horizontale, qui est la retransmission de ce dépôt sacré d'initiés en initiés. La plupart de ceux qui étudient l'histoire des Ordres initiatiques se contentent généralement d'évoquer la filiation horizontale, car il est vrai que la première reste insaisissable à l'historien. Cependant, en procédant ainsi, ils limitent souvent la question de la filiation initiatique au niveau d'une administration délivrant des certificats et des diplômes. D'autres, tels Henry Corbin, privilégient la transmission verticale et font de l'expérience mystique, de la filiation spirituelle, un critère fondamental de validité traditionnelle. Le monde imaginalA la fin de notre article précédent, nous avons signalé les ressemblances qui existent entre les biographies de certains fondateurs de courants spirituels et celle de Christian Rosenkreutz. Henry Corbin évoque les mêmes personnalités (il en ajoute aussi quelques-unes), mais en tire des conclusions plus intéressantes que celles de Paul Arnold. Il y remarque les manifestations d'« images primordiales» qui relèvent d'une même expérience spirituelle. Il évoque alors le principe d'une source commune à travers une filiation, non pas terrestre, mais céleste, prenant racine dans le « monde imaginal». Ce monde, Henry Corbin s'est efforcé d'en expliquer le sens dans ses multiples ouvrages, et en particulier dans ceux qu'il a consacrés au grand philosophe et mystique de l'Iran islamique Shihâboddîn Yahyâ Sohravardî (1155-1191). Hermès, Platon et Zoroastre sont les figures essentielles qui alimentent les réflexions de ce platonicien de l'islam shî'ite. Sohravardî présente le monde imaginal (âlam al-mithâl), comme étant une dimension située entre les sphères purement spirituelles et matérielles(4). Désigné théosophiquement comme le Malakût (le monde de l'âme et des âmes), il joue le rôle de médiateur entre le monde des formes et celui des pures essences. Il est désigné comme étant le « Huitième Climat», la « Terre aux Cités d'Émeraude», ou Hûrqalyâ. Sohravardî en parle comme du monde que rencontre le pèlerin de l'esprit dans ses expériences mystiques. Pour décrire le processus d'élévation de l'âme vers ce plan de conscience, la symbolique iranienne parle de l'ascension de la montagne de Qâf. Il s'agit d'une montagne cosmique dont le sommet n'est autre que le centre le plus élevé de la psyché de l'homme. Sur ce sommet, se trouve le rocher d'émeraude qui colore la voûte du ciel en vert. C'est là où réside l'Esprit-Saint, l'Ange de l'humanité. Pour les soufis, l'émeraude est le symbole de l'âme cosmique. Il est assez étonnant de trouver une notion similaire chez les kabbalistes chrétiens. En effet, Johannes Pistorius, dans « De Artis cabbalisticæ» (1587), parle de la « ligne verte» du dernier ciel lorsqu'il évoque l'âme du monde. Ce concept se retrouve aussi dans la « Cabala denudata» de Knorr von Rosenroth (1677)(5). L'imagination vraieLe monde imaginal remplit une fonction liée à l'expérience intérieure. Selon Sohravardî, c'est au moyen d'une faculté particulière de l'âme, l'imagination active, que l'homme accède à cette dimension. Paracelse évoquait lui-même cette faculté de l'imaginatio vera, l'imagination vraie, qu'il incitait à ne pas confondre avec la fantaisie, la "folle du logis". Comme l'a montré Carl Gustav Jung, l'imagination vraie est une clé fondamentale pour comprendre le Grand Œuvre. Le « Rosarium» (XIVe siècle) indique d'ailleurs que l'opus alchimique doit être accompli avec l'imagination vraie, et Martin Ruland, dans son « Lexicon alchemiæ» (1612), dit que « l'imagination est l'astre dans l'homme, le corps céleste ou supracéleste»(6). Jacob Boehme évoque aussi le monde imaginal sous les traits du Saint Élément, l'me du Monde où demeure la Sophia, une représentation qui n'est pas sans rappeler Spenta Armaiti, la Sophia du mazdéisme. Le monde imaginal nous intéresse particulièrement dans la mesure où, comme l'a montré Henry Corbin, c'est la dimension intemporelle où "se déroulent" les événements rapportés dans les mythes, les grandes épopées. C'est « l'endroit» où ont lieu les visions des prophètes et des mystiques, où les guides de l'humanité reçoivent leur mission. C'est aussi le « lieu» des initiations mystiques. C'est encore celui des « filiations spirituelles dont l'authenticité n'est pas du ressort de la documentation, des archives»(7). Ce monde imaginal est un point de jonction entre les mondes matériel et spirituel, il est qualifié de « terre des visions» et de « terre de résurrection», car c'est là que l'initié retrouve son corps glorieux, (l'« Homme de Lumière» dont parle aussi Zozime, l'alchimiste alexandrin du IIe siècle), qui rend possibles les noces de l'âme, la rencontre avec sa Nature Parfaite. Pour Sohravardî, ceux qui parviennent à cette expérience spirituelle deviennent des disciples d'Hermès. Les récits initiatiquesLes pèlerins de l'esprit qui ont atteint ce plan de conscience de l'âme ont généralement relaté leur expérience à travers des récits symboliques. Ces derniers deviennent les textes fondateurs des mouvements spirituels qui naissent dans leur sillage et possèdent plusieurs caractéristiques. D'abord, comme l'indique Henry Corbin, ce ne sont pas des mythes au sens commun du terme ; ils se réfèrent à des événements dont la réalité, le temps et le lieu ne sont pas de l'ordre de l'histoire profane mais du monde imaginal, le monde de l'âme. Ils relèvent de la hiérohistoire, c'est-à-dire de l'histoire sacrée. Ce n'est donc pas leur sens littéral qu'il importe de comprendre, mais leur « sens interne», pour reprendre l'expression d'Emmanuel Swedenborg, et seule l'herméneutique permet d'en appréhender la signification. Ensuite, ils possèdent une capacité de transformation, car ils sont porteurs d'une lumière qui touche le centre intime du lecteur prêt à en percevoir la profondeur. C'est d'ailleurs en ce sens qu'ils sont véritablement des récits initiatiques. L'un des plus célèbres parmi ces textes est celui qui rapporte la découverte du tombeau d'Hermès Trismégiste. La Nature ParfaitePlusieurs historiens ont remarqué que Christian Rosenkreutz apparaissait au moment où s'éclipsait Hermès Trismégiste, dont l'héritage est remis en cause par Casaubon (1614). Pour Antoine Faivre, on assiste alors, avec la « Fama Fraternitatis», à une refondation de l'ésotérisme occidental. A ce titre, il est intéressant de constater que le récit de la découverte du tombeau de Christian Rosenkreutz rappelle celui du sépulcre d'Hermès. Selon Henry Corbin, le récit dans lequel Balînûs, c'est-à-dire Apollonius de Tyane, rapporte sa découverte du corps d'Hermès, est la typification de la rencontre de l'homme avec son âme, sa « Nature Parfaite»(8). Hermès tient dans sa main la « Table d'Émeraude» et un livre contenant les secrets de la Création. Ces éléments évoquent l'idée selon laquelle celui qui parvient à se connaître lui-même, en rentrant dans ses propres profondeurs, connaît les secrets de Dieu et de l'univers. Il semble que le récit de Balînûs soit emprunté à un passage du « Picatrix»(9) qui fait parler Socrate au sujet de la Nature Parfaite. Ce dernier, évoquant le témoignage d'Hermès, indique qu'elle représente l'entité spirituelle du philosophe, le guide intérieur qui ouvre les verrous de la sagesse. Une autre partie du « Picatrix» comporte une prière présentée comme appartenant à la liturgie astrale des Sabéens de Harrân. Elle invoque Hermès en précisant qu'en arabe on l'appelle 'Otâred, en persan Tîr, en rhomaïque Hârûs, et en indien Bouddhâ(10). Ajoutons que cette rencontre entre l'homme et sa Nature Parfaite est également évoquée dans le prologue du « Corpus Hermeticum» : le « Poimandrès». Le vieux sageLe tombeau représente le lieu de transition vers l'autre monde, et certains textes l'associent au passage vers le monde imaginal ; il symbolise en effet le lieu de la métamorphose du corps en esprit, de sa résurrection. Pour Carl Gustav Jung, il représente aussi la descente dans les profondeurs de l'inconscient. Les corps des deux maîtres, Christian Rosenkreutz et Hermès Trismégiste, découverts dans leur sépulcre, sont ceux de vieillards. Jung analyse la présence de ce symbole dans les mythes, les contes ou les rêves, comme étant l'expression d'un archétype : celui du « Vieux Sage». Il considère que lorsque l'individu a atteint un certain stade dans sa quête, l'inconscient change d'aspect dans sa vie intérieure. Il apparaît désormais sous une forme symbolique nouvelle représentant le Soi, le centre le plus intérieur de sa psyché. Dans le cas d'une femme, il sera représenté par une prêtresse, une magicienne, et dans le cas d'un homme, il se manifestera généralement sous la forme d'un vieux sage, d'un initiateur. Jung voit aussi dans Hermès l'archétype du processus alchimique, de l'initiation. Il associe Hermès-Mercure à l'inconscient et en fait un élément de première importance dans le processus d'intégration, c'est-à-dire de la découverte du centre de l'être : le Soi. Les Amis de Dieu A la
fin du dernier volume de son œuvre magistrale « En islam iranien»,
Henry Corbin s'attarde sur les ressemblances existant entre les biographies
ou les textes de ceux qui furent les fondateurs de certains mouvements
spirituels. Il y remarque des thèmes communs, comme la notion
d'Amis de Dieu, la couleur verte, l'idée de cycles, autant de
récurrences révélatrices d'une même expérience
spirituelle(11). On y trouve également
souvent la référence au voyage vers l'Orient, à la
découverte d'un tombeau, au projet de créer un mouvement
spirituel en marge de la religion officielle, d'une sorte de chevalerie
laïque, voire d'une chevalerie spirituelle. L'Ile verteL'expression « Amis de Dieu» se retrouve en Occident, où elle désigne le groupe fondé par Rulman Merswin à la suite de sa rencontre avec « l'Ami de Dieu du Haut-Pays», un mystérieux voyageur. Cette petite communauté, que fréquentera Jean Tauler, avait élu domicile à Strasbourg, en un lieu nommé l'Ile Verte. Ce nom n'est pas sans évoquer la demeure secrète de l'« Imam caché» dont l'islam shî'ite attend le retour aux temps eschatologiques, et qui est également appelée l'Ile Verte. Rulman Merswin pensait que l'époque des cloîtres était révolue, qu'il fallait créer un autre type de structure, un Ordre d'un nouveau genre qui ne serait pas composé de clercs. Notons qu'à sa mort, en 1382, ses œuvres, écrites sur des tablettes de cire, seront enfermées dans son tombeau(12). D'autres personnalités, comme Tauler, Eckart et ceux qui se groupèrent autour de Suso, étaient appelées Amis de Dieu. Les disciples de ce dernier projetèrent de former une « Confrérie de l'Éternelle Sagesse». Johann Valentin Andreæ utilisa lui aussi l'expression « Amis de Dieu» dans son « Theca gladii spiritus (Le Fourreau de la gloire de l'esprit)» (1616), un livre qui reprend de nombreux passages de la « Confessio Fraternitatis». Dans l'idée des personnages ou des groupes que nous venons d'évoquer, le titre d'Amis de Dieu désigne généralement des élus, des guides de l'humanité, ceux qui ont vécu une expérience illuminatrice. Les FravartisEn islam, la notion d'Ami de Dieu recoupe le thème de la Chevalerie Spirituelle. La confrérie ismaélienne da'wat, avec laquelle les Templiers auraient établi des relations, présente d'ailleurs l'aspect d'un Ordre chevaleresque. Dans le shî'isme, on trouve même l'idée d'une chevalerie commune aux trois Religions du Livre. Pour H. Corbin, l'idée d'une telle « Chevalerie Spirituelle» prend racine dans une religion de l'Iran préislamique : le zoroastrisme. Elle se réfère aux premiers instants de la Création, à une mission donnée à certains êtres, les Fravartis, pour rétablir l'harmonie du monde. Cette notion, qu'il n'est pas possible d'exposer ici faute de place, est liée à celle de la nature initiale de l'homme, sa Nature Parfaite, sa dimension d'Homme de Lumière qu'il reconquiert par une expérience mystique. Ceux qui ont vécu ce type d'expérience, ces illuminés, au sens noble du terme, sont ceux qui ont rencontré Élie, l'initiateur spirituel. Selon une tradition soufie provenant du Yémen, Khezr-Élie est l'initateur des owaysî, disciples qui reçoivent leur initiation par une expérience spirituelle, sans passer par un maître terrestre (ex. : Oways al-Qaranî, Ibn Arabi, Hallâj…). Il est utile de préciser que ce Khezr (ou Khird, ou al-Khadir, connu en Inde sous le nom de Khawadja Khidr) est souvent assimilé à Hermès Trismégiste ou à Seth. Selon la Tradition, il habite là où se touchent les océans céleste et terrestre. On dit que son manteau se colora en vert après qu'il se fut baigné dans la source de la vie. Ce Khezr n'est qu'une désignation de la Nature Parfaite, l'ange de la connaissance, c'est-à-dire la nature la plus lumineuse de l'homme, son maître intérieur. Cette expérience fait entrer ceux qui la vivent dans la lignée d'une Chevalerie Spirituelle. La chevalerie spirituelleOn trouve les traces d'une telle Chevalerie Spirituelle chez les divers personnages que nous venons d'évoquer. à peu près à l'époque où Joachim de Flore (XIIe siècle) entreprend la fondation d'un Ordre monastique dans l'esprit du christianisme primitif, en Allemagne, Wolfram von Eschenbach développe l'idée d'une chevalerie commune à la chrétienté et à l'islam. Son « Parzival», dont Richard Wagner a fait « Parsifal», tire d'ailleurs ses origines d'un texte arabe que Kyôt le Provençal aurait recueilli à Tolède. Cette version de la légende du Graal est d'origine iranienne(13). Il est étonnant de constater que le Graal de « Parzival» est une pierre précieuse sur laquelle descend la colombe du Saint-Esprit. Une tradition rapporte qu'il s'agit d'une émeraude dans laquelle on tailla la coupe du Graal. L'étude des biographies des divers Amis de Dieu que nous avons évoqués ici incite à penser qu'elles témoignent toutes d'expériences spirituelles similaires qui les relient à une filiation spirituelle commune. Cette idée préoccupa beaucoup Henry Corbin, et c'est sur ce sujet qu'il termine son ouvrage magistral : « En islam iranien»(14). Il considère qu'une même ligne de force, plongeant dans un passé immémorial, donna naissance au sein du schî'isme à l'idée d'une chevalerie commune à toute la tradition abrahamique, comme elle fit éclore en Occident l'idée d'une chevalerie œcuménique regroupant les chevaliers de la chrétienté et de l'islam(15). A travers ces personnages, ne voyons-nous pas un projet commun aux tenants de l'ésotérisme oriental et occidental ? Ne voyons-nous pas ici « le secret spirituel le plus précieux de toutes nos traditions occidentales ?»(16). Cette Chevalerie Spirituelle possède des visées eschatologiques et relie les prophètes, les élus, les guides, les initiés qui œuvrent depuis l'origine de la Création pour la venue de l'Aurore qui rendra la Lumière au monde. Les âges du mondeDe multiples traditions rapportent le fait que la Révélation Divine qui éclairera totalement l'homme sur les desseins de Dieu s'échelonnera sur plusieurs millénaires. On trouve cette idée dans le judaïsme, le christianisme et l'islam. Le judaïsme indique que l'univers n'existera que six mille ans, au terme desquels Élie reviendra pour purifier le monde avant que n'arrive le Messie. Ce retour est aussi évoqué dans les Évangiles (Mc IX, 12 et Mat XIV, 11). Cette prophétie marqua également le XIIe siècle avec Joachim de Flore qui distribue les cycles de la révélation divine autour des trois personnes de la Trinité. Après l'ère du Père et celle du Fils, il annonce l'imminence de la troisième période de la Révélation, celle du Saint-Esprit, qui sera marquée par le retour d'Élie. Elle verra le remplacement de l'Église de Pierre par celle de Jean. Ces idées de cycles et d'apparition d'une nouvelle Église auront une grande influence sur les mouvements mystiques qui prônent une religion intérieure. Parmi ces mouvements, Henry Corbin cite : les joachimites des XIIe et XIIIe siècles, Arnauld de Villeneuve, Cola di Rienzi, les Rose-Croix, Jacob Boehme, Schelling, Franz von Baader, Nicolas Berdiev, etc(17). Soulignons que ces idées eurent aussi une grande influence sur les kabbalistes chrétiens de la Renaissance, Paracelse, la « Naometria» de Simon Studion, les Manifestes rosicruciens et sur Martinès de Pasqually. Le ParacletComme l'a montré Henry Corbin, l'idée d'une Révélation s'échelonnant autour de cycles joue également un rôle important dans l'islam. Il a d'ailleurs souligné les affinités existant entre la théorie des trois âges du monde du moine de Calabre et celle de l'hexæmeron dans l'islam shî'ite(18). Le principe de l'hexæmeron a été exposé par le philosophe iranien Nâsir-e Khosraw un siècle avant que Joachim de Flore ne formule sa théorie. Il fait un parallèle entre les six jours de la Création et l'apparition de six grandes religions (sabéisme, brahmanisme, zoroastrisme, judaïsme, christianisme et islam). Chacune de ces étapes est marquée par la venue d'un prophète qui apporte un éclairage nouveau sur le Divin. Ces six jours ne forment cependant que « la nuit de la religion» et c'est lors du septième jour que sera dévoilé le sens spirituel, ésotérique, de toutes les révélations. Dans l'islam, il existe de nombreux textes qui développent ce thème, comme « La Sagesse des prophètes» d'Ibn 'Arabi, (XIe siècle), qui voit dans les prophètes la typification des degrés de la hiérarchie de l'être et de la Sagesse, ou « La Roseraie du mystère» de Mahmûd Shabestarî (XIVe siècle), qui y voit la symbolisation d'états mystiques. De son côté, Semnânî (XIVe siècle) relie les prophètes aux sept centres subtils de l'être. Au XIIe siècle, les théosophes shî'ites ont une prédilection pour l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean ; ils sont johannites. Ils assimilent d'ailleurs la parousie du douzième Imâm avec le Paraclet, le Saint-Esprit, annoncé par saint Jean. Au XVIIe siècle, au moment où fleurit la Rose-Croix, l'école shî'ite d'Ispahan va jusqu'à identifier l'Imâm caché (le douzième) avec le Saoshyan, c'est-à-dire le Sauveur qui selon le zoroastrisme, doit venir à la fin du XIIe millénaire pour restaurer la Création dans sa Lumière originelle. HiérohistoireNicolas Berdiev comme Henry Corbin ont montré que les cycles de la révélation que nous venons d'évoquer, dont parlent les chrétiens et les musulmans, ne doivent pas être compris comme des étapes chronologiques. Ils ne relèvent pas de l'histoire, mais de ce qu'ils nomment la « hiérohistoire», l'histoire sacrée dont les événements ne se succèdent pas d'une manière linéaire. Leur cadre se situe dans le monde de l'âme, le monde des hiérophanies. Ainsi, ils estiment que ces périodes renvoient à des stades de développement intérieur de l'homme et non pas à une période de l'histoire. Les faits historiques qui s'y rapportent ne sont que des historicisations d'événements de l'histoire sacrée dont les manifestations sont destinées à nous édifier. Aussi, alors que certains hommes n'en sont qu'à un premier niveau de révélation, d'autres, ceux qui font l'expérience du Huitième Climat, le monde imaginal, vivent déjà dans le temps de l'Esprit car ils sont devenus des Amis de Dieu par leur expérience intérieure. C'est à ce développement que conduisent les Ordres initiatiques authentiques. Les expériences mystiques de leurs fondateurs ont donné naissance à des groupes qui sont autant de branches d'un même arbre reliées au tronc d'une même chevalerie spirituelle. Jean-Baptiste Willermoz parlait à ce titre d'un « Haut et Saint Ordre» qui trouve ses origines au commencement du monde(19). Quant au Rosicrucianisme moderne, il se réfère à l'ordre invisible qu'est la Grande Fraternité Blanche, dont l'Ordre de la Rose-Croix n'est qu'une manifestation sur le plan visible. C'est donc sous ce rapport que l'on doit chercher sa source. Certes, cette origine ne se démontre pas avec des documents, et l'on comprendra que cette idée rebute les historiens rationalistes. Elle heurtera moins ceux qui, dans la lignée d'un Mircea Eliade, appellent à un nouveau regard sur l'origine des mouvements spiritualistes ésotériques et initiatiques. Sur ce point, les études d'Henry Corbin se montrent précieuses, et c'est la raison pour laquelle nous avons largement fait référence à ses écrits dans cet article. Ses réflexions laissent à penser que la biographie de Christian Rosenkreutz peut se lire comme un récit visionnaire, à l'image de celui de la découverte de la Table d'Émeraude. Elle relate une expérience spirituelle, une rencontre avec la Nature Parfaite qui ouvre les secrets de la création. Elle n'est pas la biographie d'un homme ayant existé, mais l'histoire d'un "personnage" qui renvoie au monde imaginal, ce monde qu'Henry Corbin considère comme étant la source possible des filiations initiatiques. Ainsi, la « Fama Fraternitatis» se place dans la lignée des récits initiatiques qui, depuis l'aube des temps, engagent les hommes à se joindre à la fraternité qui œuvre en secret à la restauration de la Lumière du Monde. On comprendra alors davantage ce que voulait dire Michael Maier quand il présentait le Rosicrucianisme comme issu des spiritualités égyptiennes et brahmaniques, des Mystères d'Eleusis et de Samothrace, des Mages de Perse, des Pythagoriciens et des Arabes. Nous pouvons cependant sentir en quoi l'origine d'un mouvement initiatique dépasse l'histoire et s'inscrit dans la hiérohistoire, celle qui ne se lit pas dans les documents, mais dans le monde de l'âme. Newton ne disait-il pas dans ses écrits alchimiques que les vérités réelles s'incarnent dans les mythes, les fables et les prophéties ? Extrait de la revue Rose+Croix n° 193 - printemps 2000 © Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres : Notes : 1. "Histoire des Rose-Croix",
Bihorel, 1932, Bibliothèque des Amitiés Spirituelles,
pp. 110 et 332. Cette étude, même si elle comporte de
nombreuses erreurs, reste intéressante à plus d'un titre. |
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