8 - La rose fleurissant par Christian Rebisse
Le médecin allemand Andreas Libavius est l'un des premiers à lancer la polémique. Bien que paracelsien, il refuse les aspects magiques des théories de Paracelse et se veut alchimiste scientifique. Entre 1615 et 1616, il publie plusieurs ouvrages dans lesquels il traite les Rosicruciens d'hérétiques, et dénonce leur utilisation d'une magie qu'il juge diabolique. Robert Fludd (1575-1637), un médecin anglais, lui répond en publiant en 1616 une « Apologie sommaire, lavant et nettoyant, à la façon des flots de la Vérité, la Fraternité de la Rose-Croix souillée de taches de suspicion et d'infamie»(1). Il montre que la magie rosicrucienne est une « magie naturelle», au sens où Marsile Ficin la définissait(2) : un art parfaitement pur et légitime. Robert Fludd profite de cette publication pour solliciter publiquement son admission dans la Fraternité rosicrucienne. Julius Sperber, le conseiller du prince Christian d'Anhalt, avec « Échos de la Fraternité, par Dieu hautement illuminée, de l'illustre Ordre R.C.»(3), défend la Rose-Croix (1615). Pour lui, cet Ordre n'est pas de formation récente, car il perpétue un savoir secret dont Adam fut jadis le dépositaire. Il indique que cette connaissance se serait transmise de génération en génération par les Chaldéens, les Égyptiens, puis passa dans le monde chrétien avec saint Jean et saint Bernard. Il évoque aussi des personnalités comme Guillaume Postel, Pic de la Mirandole, Johannes Reuchlin ou Henri Corneille Agrippa, qui en furent les dépositaires. D'autres encore, comme Michel Potier en 1617, dans son « Nouveau Traité chimique…»(4), manifestent également leur soutien à la Rose-Croix. Michael MaierMichael Maier (1569-1622), le célèbre alchimiste allemand qui fut aussi le médecin personnel de Rodolphe II, fut l'un des plus ardents défenseurs du rosicrucianisme. En 1617, dans « Le silence après les clameurs»(5), il répond aux critiques de ceux qui, alors qu'ils ont affiché ouvertement leur désir d'entrer dans l'Ordre de la Rose-Croix, n'ont reçu aucune réponse à leur demande. Il précise que s'il en est ainsi, c'est parce qu'ils n'ont pas été jugés dignes d'y entrer. Il ajoute que lui-même ne mérite pas un tel honneur. Pour Michael Maier, la Fraternité rosicrucienne existe réellement ; il ne s'agit pas d'une mystification. Il voit dans cet Ordre l'un de ces collèges de sages qui ont existé de tout temps et chez tous les peuples. Il présente ainsi les Rose-Croix comme les dépositaires d'une antique tradition ayant ses origines chez les égyptiens, les brahmanes, comme étant issue des Mystères d'Éleusis et de Samothrace, des mages de Perse, des Pythagoriciens et des Arabes. Sur ce point, Friedrich Grick va plus loin. Sous le pseudonyme d'Irenæus Agnostus, il publie « Le bouclier de la vérité…»(6), un traité à la fois élogieux et acerbe sur les Rose-Croix (1618). Il fait remonter l'origine de la Rose-Croix à Adam et donne une liste assez fantaisiste de quarante-sept Imperators de l'Ordre, parmi lesquels on trouve : Seth, Philon, Al Manor, Jacques de Voragine, jusqu'à l'Imperator de 1618, Hugo de Alverda. La même année, Joseph Stellat adresse son soutien à la « vénérable société des Rose-Croix» avec son livre « Le Pégase du firmament, ou brève introduction à la vraie sagesse, laquelle était jadis appelée Magie par les Égyptiens et les Perses, mais aujourd'hui reçoit de la vénérable Fraternité R. C., le nom légitime de Pansophie»(7). Cet « adepte de la philosophie secrète» est un lecteur attentif des Manifestes. Cependant, il attaque bientôt l'Ordre de la Rose-Croix par des publications qui vont entraîner un nombre important de réactions parmi les défenseurs de la Fraternité. Sous le pseudonyme de F. G. Menapius, il publie en 1618 « Centon d'après Virgile sur les Frères de la Rose-Croix», « Centon d'après Ovide sur les Frères de la Rose-Croix»(8) et « Le Menapius de la Rose-Croix, ou Considérations de la Société tout entière…»(9) en 1619. Ces livres soulèvent une polémique : l'Ordre de la Rose-Croix existe-t-il réellement ou s'agit-il d'une fiction ? Plusieurs auteurs prennent la défense de l'Ordre. Florentinus de Valentia (Daniel Möglin) publie « Jésus est tout pour nous ! La Rose fleurissant…»(10) ; il s'agit d'une « Réplique aux calomnies de Menapius contre la société des Rose-Croix». Quant à Michael Maier, il se propose de démontrer l'existence réelle de l'Ordre en publiant en 1618 « Témis d'or, ou des Lois et Ordonnances de l'illustre Fraternité R.C.»(11) Dans ce livre, il décrit d'une manière voilée le lieu de réunion des Rose-Croix. Selon F. Yates, cette description évoque le château d'Heidelberg, un lieu sur lequel nous reviendrons plus loin(12). Heinrich Neuhaus, en 1618, dans son « Pieux et très utile avertissement au sujet des Rose-Croix. Existent-ils vraiment ? Que sont-ils ?»(13), précise que si on ne rencontre pas les Frères en Europe, c'est parce qu'ils l'ont quittée pour s'installer en Orient. Dans les multiples publications qui fleurissent à cette époque, chacun semble tirer la Rose-Croix du côté qui l'intéresse. Johann Valentin Andreæ, dans « Turris Babel» (1619), évoque à ce propos la confusion qui suivit la publication des Manifestes rosicruciens. Robert FluddPendant les années qui marquent l'émergence du Rosicrucianisme, Michael Maier et surtout Robert Fludd se font les défenseurs les plus zélés de la Fraternité des Rose-Croix. Pourtant, chacun d'eux affirme ne pas être membre de l'Ordre. Esprit universel, Robert Fludd est très versé dans la connaissance du « Corpus Hermeticum», dans les œuvres de Marsile Ficin et celles de kabbalistes chrétiens comme Johannes Reuchlin et François Georges de Venise. En tant que médecin et alchimiste, il s'intéresse aux idées de Paracelse. C'est probablement dès le début de son engagement en faveur du Rosicrucianisme que Robert Fludd entre en relation avec les milieux rosicruciens allemands, à moins que cette rencontre n'ait eu lieu à l'époque du séjour de Michael Maier en Angleterre, entre 1611 et 1613. Quoi qu'il en soit, à partir de 1617, c'est en Allemagne que sont édités les livres du médecin anglais, chez Johann Theodor de Bry, qui finance leur publication. Les ouvrages parus chez cet éditeur du Palatin, installé à Oppenheim, sont réputés pour la qualité de leurs gravures, exécutées par Mattaeus Merian. Sur ce point, les livres de Robert Fludd sont de véritables chefs-d'œuvre ; les pages de titre sont ornées de magnifiques gravures qui en résument les propos. Dans ses livres, Robert Fludd s'attache à présenter l'harmonie entre le macrocosme (le monde) et le microcosme (l'homme). Doué d'une connaissance universelle, il s'intéresse aux correspondances harmoniques qui existent entre les planètes, les anges, les parties du corps humain, la musique… Il tente d'établir une synthèse de tous les savoirs, et son « Traité théologico-philosophique…»(14) indique qu'il présente aussi des fragments de l'ancienne Sagesse ayant survécu à la Chute d'Adam. Ce livre est d'ailleurs dédié aux Frères de la Rose-Croix (1617). En 1617, Robert Fludd commence à publier son « Histoire métaphysique, physique et technique de l'un et l'autre monde, à savoir du grand et du petit...»(15). Avec cette véritable encyclopédie qui couvre tous les domaines du savoir, il souhaite révéler la Sagesse universelle qui présidera à la rénovation universelle annoncée par les Manifestes rosicruciens. Il s'attache à montrer comment la Création a été engendrée par l'âme du Monde dont procèdent les modèles mathématiques présidant à l'harmonie de la Création. Sa démonstration s'appuie sur le « De Harmonia Mundi» de François Georges de Venise, et sur la traduction et les commentaires du « Timée» de Platon, publiés par M. Ficin. Il reprend aussi les éléments que ce dernier emprunte au « Commentaire du Songe de Scipion» de Macrobe sur les nombres et l'me du Monde. Ses positions sur l'âme du monde l'entraînent dans une polémique(16) avec l'astronome Johannes Kepler et le philosophe, mathématicien et physicien français Pierre Gassendi (1592-1655). L'abbé Marin Mersenne (1588-1648), philosophe et savant français, pourfendeur de la philosophie hermétique de la Renaissance, ne sera pas en reste. Cet ami de René Descartes reproche à Robert Fludd de mettre Jésus-Christ, les anges et l'âme du monde sur le même plan. L'importance des réactions suscitées par les œuvres du médecin anglais montre que son œuvre connut un grand rayonnement en Europe et qu'elle était au cœur des grands débats de l'époque. Johannes KeplerJohannes Kepler (1571-1630), ancien étudiant de Tübingen, avait fréquenté Johann Valentin Andreæ. Entre 1600 et 1612, il fut membre de la « cour magique» de Rodolphe II, en tant qu'assistant du grand astronome Tycho Brahé. Fortement marqué par le néoplatonisme et le pythagorisme de la Renaissance, il avait d'abord repris le système de l'me du Monde dans son « Mysterium cosmographicum» (1596). Cependant, en rééditant ce livre en 1606, il avait changé de position pour remplacer ce concept par celui de « force». Pour lui, ce n'est pas l'âme du Monde qui préside aux mouvements des planètes, mais une force. Johannes Kepler publie une œuvre concurrente à l'« Histoire métaphysique... » de Robert Fludd. Dans ce texte, « L'Harmonie du monde» (1619), il déclare qu'il se base sur les mathématiques et non pas sur l'hermétisme comme Robert Fludd. Il accuse d'ailleurs ce dernier de confondre les deux. Robert Fludd rétorque immédiatement avec « Veritatis proscenium» (1621), en précisant que ses théories reprennent celles de François Georges de Venise et celles des Rose-Croix. Il s'ensuit encore une réponse de Kepler, « Apologia» (1621), à laquelle Robert Fludd répond en 1622 avec son « Monochordum mundi symphoniacum»(17). Bientôt, les travaux d'Isaac Newton viendront confirmer les théories de Kepler, mais au bout du compte, si le terme de « force» a remplacé celui d'« Âme du Monde», le mystère reste entier quant à l'origine de cette force ! Frédéric VL'évolution du Rosicrucianisme va prendre un tournant décisif avec l'avènement de Frédéric de Palatinat. Pour le comprendre, il faut résumer rapidement la situation de la Bohême à cette époque. Cette province allemande avait été réunie sous la couronne des Habsbourg par Ferdinand Ier (1503-1564). C'est son fils, l'empereur Maximilien II (1527-1576), qui lui succède. Bien qu'il soit catholique, il n'est pas hostile au protestantisme et semble ouvert à l'ésotérisme. John Dee lui avait dédié sa « Monas Hieroglyphica» (1564). A sa mort, son fils Rodolphe II lui succède. Ce Habsbourg s'était éloigné de son neveu Philippe II, le très catholique roi d'Espagne, dont il n'approuvait pas le fanatisme religieux. Esprit raffiné, Rodolphe II était passionné par les sciences, les arts et l'hermétisme. Il entretenait une importante cour où se côtoyaient des personnalités comme Tycho Brahé, Johannes Kepler et Michael Maier. Tous les mages européens s'y donnaient rendez-vous, et Giordano Bruno tout comme John Dee la fréquentèrent. C'est sous le règne de ce monarque que fut écrite la « Fama Fraternitatis», dont le texte commença à circuler en Allemagne sous forme manuscrite. A la mort de Rodolphe II, en 1612, c'est son frère Mathias II, un vieillard incapable, qui lui succède. La « cour magique» de Rodolphe se reporte alors chez plusieurs princes protestants qui partagent la même passion. Une partie s'installe à Heidelberg, à la cour de Frédéric V, électeur du Palatin et gendre du roi d'Angleterre ; une autre rejoint celle de Christian d'Anhalt, le conseiller de Frédéric, un prince dont le médecin était Oswald Croll, l'un des grands disciples de Paracelse(18). Enfin, quelques-uns, comme Michael Maier, vont à la cour de Maurice de Hesse-Cassel. Ce dernier a probablement joué un rôle important dans la promotion du rosicrucianisme. En effet, l'éditeur des deux premiers Manifestes rosicruciens, Wilhelm Wessel, ne pouvait rien imprimer qui n'ait d'abord reçu l'approbation du Landgrave de Hesse-Cassel. Sous le règne de Mathias II, les conflits entre catholiques et protestants renaissent, car le nouveau monarque n'a pas la tolérance de son prédécesseur. C'est à cette époque que la « Fama Fraternitatis» fut publiée (1614), puis que fut rédigé et publié le deuxième Manifeste, la « Confessio Fraternitatis». Le pessimisme de ce nouveau texte est symptomatique d'une époque qui pressent l'imminence d'une catastrophe. La défenestration de PraguePetit à petit, Mathias II commence à évincer les protestants des postes importants du royaume. Puis, en 1618, il ferme un temple à Prague. Cet incident met le feu aux poudres. Le peuple, attaché à sa liberté religieuse, se révolte, et le 23 mai, les protestants jettent par une fenêtre trois représentants de l'empereur. C'est la « défenestration de Prague», un incident qui marque le début de la guerre de Trente Ans (1618-1648), un conflit qui va bientôt ravager l'Allemagne. La mort de Mathias II l'année suivante, en mars 1619, ne fait qu'envenimer les choses. C'est son neveu, Ferdinand de Styrie, déjà roi de Bohême depuis 1617, qui lui succède à la charge d'empereur. Cet élève des jésuites met fin à la tolérance religieuse instaurée par Rodolphe II en prenant des mesures pour abroger le culte protestant. Le peuple de Bohême refuse de se soumettre à l'autorité de Ferdinand et plébiscite Frédéric V, chef de l'Union protestante, pour le remplacer. Ce dernier bénéficiait du soutien des protestants de France et d'Angleterre. Depuis la mort d'Henri IV en 1610, certains le considéraient comme l'homme capable de réconcilier catholiques et protestants. Dans le lion qui ornait ses armoiries, certains voyaient le signe de l'ère de prospérité annoncée par la « Prophétie du Lion du Septentrion»(19). Selon l'historienne Frances Yates, le palais de Frédéric était le centre du Rosicrucianisme naissant. En 1613, Frédéric épousa la fille de Jacques 1er, roi d'Angleterre. Ce fut un événement considérable qui scella l'union des protestants en Europe. Ces noces, d'abord célébrées en Angleterre, donnèrent également lieu à des cérémonies très importantes au château d'Heidelberg. Il n'est pas impossible qu'elles aient inspiré quelques scènes à Johann Valentin Andreæ pour ses « Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz»(20). Ce haut lieu de la culture possédait des jardins richement agrémentés de grottes, de “statues parlantes” et d'automates conçus par Salomon de Caus(21). Il était considéré comme la huitième merveille du monde. La Montagne BlancheFrédéric V savait qu'en acceptant la couronne, il allait s'opposer à la puissance des Habsbourg. Acculé par le destin, il n'eut pas d'autre choix que d'accepter. Il fut couronné en novembre 1619 à la cathédrale de Prague. Il ne sera hélas que le « roi d'un hiver», car la puissance des Habsbourg, qui veulent récupérer leur bien, va se déchaîner contre lui. Ses alliés, les rois de France et d'Angleterre, par crainte d'un conflit avec l'Espagne, préféreront ne pas s'engager. Le 8 novembre, près de Prague, a lieu la triste bataille de la Montagne Blanche. Les troupes de Frédéric, commandées par le prince d'Anhalt, sont écrasées par les catholiques, et Ferdinand reprend son trône. Frédéric et Élisabeth se réfugient en Hollande, à la Haye. De cette effroyable guerre, il s'ensuivra encore de tristes épisodes. Pierre Chaunu qualifia ce conflit de « catastrophe sans équivalent». Quant à P. Mols, il y voit « le plus grand cataclysme démographique de toute l'histoire de l'Allemagne». Le bilan est consternant : le Palatinat perd soixante-dix pour cent de sa population, le Würtemberg quatre-vingt-deux pour cent et la Bohême quarante-quatre pour cent. A cela, il faut ajouter l'exil de plus de vingt mille personnes. D'une manière générale, avec cette guerre, la population de l'Europe Centrale perd soixante pour cent de sa population(22). Comment s'étonner que dans un tel contexte, le projet rosicrucien ait avorté ! Après la défaite de Frédéric, les Habsbourg font circuler des gravures satiriques qui montrent qu'ils associaient Frédéric au Rosicrucianisme. Leur victoire, qui s'inscrit dans la lignée du Concile de Trente, celui où furent condamnés le Protestantisme et l'Hermétisme, est celle du catholicisme sur le Rosicrucianisme. Sur l'une de ces images figure l'aigle de Ferdinand juché sur un pilier au pied duquel gît un lion (Frédéric). Sur la légende de cette gravure, la devise rosicrucienne qui termine la « Fama Fraternitatis» : « A l'ombre de tes ailes, Jéhovah» s'y trouve parodiée ainsi : « A l'ombre de mes ailes, le royaume de Bohême prospérera»(23). Ainsi, l'idéal de fraternité proposé par les Rosicruciens se heurtait à l'intolérance religieuse et la guerre de Trente Ans empêcha la création d'un Ordre véritable. Si le projet rosicrucien ne trouva pas son épanouissement à cette époque, son idéal va cependant circuler en Europe, notamment en Angleterre et en France. C'est d'ailleurs dans cette période troublée que René Descartes (1596-1650) part à la recherche des Rose-Croix. Comme nous le verrons bientôt, son retour en France coïncidera avec le placardage de mystérieuses affiches annonçant le séjour des Rose-Croix à Paris. En Angleterre, le projet rosicrucien trouvera avec Francis Bacon un développement inattendu. Extrait de la revue Rose+Croix n° 195 - automne 2000 © Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres : (1) "Apologia compendiaria fraternitatem
de Rosea-Cruce suspicionis et infamiæ maculis aspersam, veritatis
quasi fluctibus abluens et abstergens", Leyde, 1616. |
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