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10 - Les philosophes et la Rose-Croix

(2e partie)

par Christian Rebisse

Francis BaconEn Angleterre, le projet rosicrucien connaît un développement particulier. Pourtant, contrairement à ce qui s'est passé dans le reste de l'Europe, l'hermétisme y est resté relativement discret (1). Certes, les écrits de John Doget (XVe siècle) portent l'influence du Corpus Hermeticum, et sous le règne d'Henry VIII, le kabbaliste chrétien François Georges de Venise jouit d'une grande réputation. C'est à lui que le roi confie le soin de rechercher dans les textes sacrés des arguments en faveur de son divorce d’avec Catherine d'Aragon. Quant à cette dernière, c'est à Henri Corneille Agrippa qu'elle demande conseil. Malgré l'enthousiasme de Thomas More (1478-1535) pour les écrits de Pic de la Mirandole, ce n'est guère que sous le règne d'Élisabeth Ire (1533-1603) que l'hermétisme de la Renaissance gagne en influence. Philip Sidney (1554-1586), diplomate, écrivain et ami de Giordano Bruno, sir Walter Raleight (1554-1618), administrateur, écrivain et favori d'élisabeth, Thomas Hariot et John Dee en sont les acteurs essentiels. Ce dernier, très marqué par les écrits de Henri Corneille Agrippa, est le véritable chef de file de la Renaissance élisabéthaine. Il possède une riche bibliothèque ésotérique que la reine aime fréquenter.

La Reine des Fées

     Sous le règne d'Élisabeth Ire, la philosophie occulte suscite des débats dont la littérature porte les traces. Ainsi, le grand poème d'Edmund Spenser (1552-1599), La Reine des fées, ou ses Quatre Hymnes, sont teintés de néo-platonisme de la Renaissance et de kabbale chrétienne. Le mouvement a aussi ses opposants, tels Christopher Marlow dont la pièce de théâtre, La Tragique Histoire du docteur Faust (1594), dénonce l'hermétisme. Son personnage principal est présenté comme un disciple d'Agrippa pratiquant une magie diabolique. Cette pièce connaît un immense succès, tout comme celle intitulée Le Juif de Malte (1592), où l’auteur, à travers sa critique des juifs, s'en prend à la kabbale chrétienne. Ben Jonson attaque l'hermétisme dans sa pièce L'Alchimiste (1610) (2). Quant à William Shakespeare, il prend la position inverse en répondant au Juif de Malte de Christopher Marlow par Le Marchand de Venise, une pièce où l'on peut lire l’influence du De Harmonia Mundi de François Georges de Venise. Il en est de même de plusieurs autres textes de William Shakespeare, tels Comme il vous plaira ou La Tempête (1611), qui portent l'influence du De Occulta Philosophia d'Henri Corneille Agrippa. La Tempête fut représentée lors des festivités du mariage entre la fille de Jacques ier, le successeur de la reine, et Frédéric de Palatin. Frances A. Yates, la grande spécialiste de l'histoire du rosicrucianisme anglais, voit dans cette œuvre un véritable manifeste rosicrucien.

Francis Bacon

     Lorsqu'on évoque les débuts du rosicrucianisme, il est fréquent de voir cité le chancelier d'Angleterre et philosophe Francis Bacon (1561-1626). De nombreux auteurs se sont penchés sur ses relations avec la Rose-Croix. John Heydon, auteur de nombreux ouvrages sur le rosicrucianisme, est le premier à s'y être essayé, mais ses théories sont souvent excessives. Son livre Le Saint Guide conduisant à la merveille du monde (1662) (3) comprend un récit intitulé " Le voyage au pays des Rosicruciens ", qui est une adaptation de la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon. Il y joint des éléments de la Fama Fraternitatis, n'hésitant pas à faire de la " Maison de Salomon ", évoquée par Francis Bacon, le " Temple de la Rose-Croix ". Deux siècles plus tard, dans son livre Nouveau Grade de Rose-Croix (1860), Jean-Marie Ragon fait des idées de Francis Bacon la source de la " société de Rose-Croix ou Bramines du Nord " (4). Tout un courant d'écrivains s'est également efforcé de démontrer que Francis Bacon était l'auteur des pièces de William Shakespeare (5). L'auteur qui est allé le plus loin dans ces investigations est probablement W. F. C. Wigston avec son livre Bacon, Shakespeare and the Rosicrucians (1888). Ses idées seront reprises par Mrs Henry Pott dans Francis Bacon and his Secret Society (1892) et par de nombreux auteurs. Cependant, à côté de remarques intéressantes, ces derniers se lancent souvent dans des spéculations aventureuses.

Les Théosophes

     Le milieu de la Société Théosophique est pourtant très sensible à ces hypothèses qu'il enrichit et popularise à son tour. Ainsi, dans son livre Les Maîtres (1912)(6), Annie Besant avance que Francis Bacon était l'une des réincarnations de Christian Rosenkreutz, membre d’une lignée d'initiés à laquelle appartenait aussi le comte de Saint-Germain, et qui prend source dans la maison royale des Rakoczi. L'une de ses collaboratrices, Maria Russak, publie bientôt dans la revue The Channel une série d'articles reprenant ces idées. On retrouve ces mêmes éléments dans un autre ouvrage, The Rosicrucians (1913), publié par le Droit Humain, obédience maçonnique proche de la Société Théosophique, où H. Clarke et Katherine Betts affirment que Francis Bacon est l'auteur des Manifestes rosicruciens(7). L'auteur qui a le plus contribué à populariser l'ensemble des théories relatives au rôle de Francis Bacon dans le rosicrucianisme est le théosophe et sénateur belge Franz Wittemans. Son livre Histoire des Rose-Croix (1919), offre un mélange d'éléments intéressants et de positions fort discutables. Il reprend les thèses de W. F. C. Wigston, de Mrs Pott, du Dr Speckman, de E. Udny et des théosophes.

     Paul Arnold comme Frances A. Yates ont tempéré les thèses de W. F. C. Wigston et adopté des positions plus réalistes. Il est vrai que, depuis plusieurs dizaines d'années, les découvertes des historiens du rosicrucianisme ont permis de mieux comprendre sa genèse, et l'idée voulant que Francis Bacon soit l'auteur de la Fama Fraternitatis et de la Confessio Fraternitatis est devenue obsolète. Cela n'empêche cependant pas de placer le philosophe anglais dans la mouvance rosicrucienne du XVIIe siècle. D'une certaine manière, il fut l'un de ceux qui réussit le mieux à promouvoir l'idéal rosicrucien. C'est sans doute la raison pour laquelle certains voient en lui l'une des plus importantes personnalités du rosicrucianisme du XVIIe siècle.

     Dans La Lumière des Rose-Croix, Frances Yates montre d'ailleurs que même si Francis Bacon s'éloigne de l'hermétisme du XVIIe siècle sur plusieurs points, en particulier par sa position contre le paracelsisme et son rejet du concept de l'homme comme microcosme, il reste très influencé par le rosicrucianisme (8). Véritable continuateur du mouvement, il lui donne une expression nouvelle à travers un projet de réforme des sciences qui va bientôt donner naissance à la Royal Society, c’est-à-dire l’académie des sciences britannique.

Novum Organum

     Le projet de Francis Bacon trouve sans doute son origine chez son père, Nicolas Bacon. En effet, Henri VIII, après sa rupture avec Rome, avait confié à celui-ci le soin de réformer les universités. Francis Bacon, après avoir tenté de convaincre la reine Élisabeth, essaiera d'entraîner Jacques Ier dans son projet de réforme des sciences. Au début de son livre, De la Dignité et accroissement des sciences (1605), Francis Bacon s'adresse au roi en ces termes : " Semblable à Hermès Trismégiste, une triple gloire vous distingue, à savoir : la puissance du roi, l'illumination du prêtre et la science du philosophe ". Le projet qu'il expose est celui d'une restauration des sciences. Il souhaite qu'elles ne soient plus l'objet de vaines spéculations, mais deviennent un instrument propre à apporter un progrès générateur de prospérité et de bonheur pour l'humanité. Dans son livre, il suggère la création d'une fraternité rassemblant des scientifiques de tous pays, un groupe où chacun pourrait échanger son savoir pour le plus grand bénéfice de tous. Cette idée rappelle les propos de la Fama Fraternitatis (9).

L'abeille

     Francis Bacon souhaite institutionnaliser les sciences à travers des programmes de recherches collectives et veut créer des laboratoires organisés rationnellement et méthodiquement. D'une manière générale, on peut dire que le projet de Francis Bacon préfigure les académies qui vont naître bientôt. Il veut remplacer l'ancienne logique aprioriste et déductive par une nouvelle, expérimentale et inductive. Pour symboliser l'attitude qui doit être celle du chercheur, il utilise les images de la fourmi, de l'araignée et de l'abeille. La première accumule (philosophie empirique), la seconde enferme dans sa toile (philosophie rationnelle) mais la troisième, après avoir butiné dans toutes les directions, élabore du miel (équilibre entre les deux philosophies). " La Rose donne du miel aux abeilles " dira aussi Robert Fludd en utilisant une symbolique similaire (10). Un alchimiste anglais, Thomas Vaughan, indique que, selon Virgile, il y a chez les abeilles une parcelle de l'intelligence divine des émanations de l'Empyrée (Anthroposophia Theomagica, 1650). L'ouvrage fondamental de Francis Bacon, La Nouvelle méthode des sciences (1620) (11), veut en finir avec l'ancienne logique d'Aristote. Il faut préciser que, sans doute par prudence et compte tenu de sa position, il accorde peu de place à l'ésotérisme dans ses écrits.

     Francis Bacon n'arrivera pourtant pas à imposer son projet de réforme. Malgré une première disgrâce en 1601, causée par celle de son protecteur, le comte d'Essex, le favori de la reine, il gagne la confiance de Jacques Ier. Devenu lord Garde du grand Sceau en 1617, il atteint l'année suivante l'une des plus hautes fonction du royaume, celle de Grand chancelier et devient baron de Verulam. Sa carrière s'interrompt en 1621, au moment où, après avoir été nommé vicomte de saint-Alban, il est victime d'une nouvelle affaire qui l'écarte définitivement du pouvoir. C'est pendant cette période qu'il écrit la Nouvelle Atlantide (12). N'ayant pas réussi à faire passer ses idées dans les institutions, il reprend le thème qui le préoccupa toute sa vie sous la forme d'une fiction, d'une utopie (13).

La Nouvelle Atlantide

     Ce livre raconte l'histoire de voyageurs qui, après avoir quitté le Pérou, se dirigent vers la Chine et le Japon. A la suite de vents défavorables, leur navire se trouve en perdition. A cours de vivres, se croyant proches de la mort, ils finissent par apercevoir une île inconnue. Au moment où ils s'apprêtent à y débarquer, des messagers leur remettent un parchemin les avertissant des conditions fixées pour leur hébergement. S'ils veulent venir sur cette terre, ils doivent accepter de s'installer dans la " Maison des étrangers ". Ce document est fermé par un sceau représentant des ailes de chérubins près d'une croix, emblème qui rappelle la formule qui clôt la Fama Fraternitatis : " A l'ombre de tes ailes, Jéhovah ". Ce pays, celui de Bensalem, est habité par un peuple étrange qui a réussi à marier la sagesse avec la science. La science est à la fois la fin et le principe de l'organisation sociale de ses habitants. Ils paraissent avoir accompli la " Grande Instauration " de la connaissance. Ils ont retrouvé l'état d'Adam avant sa chute, but envisagé par Francis Bacon et les Manifestes rosicruciens. Les voyageurs s'installent dans la " Maison des étrangers ". Bientôt, un ambassadeur leur explique que ce pays est dirigé par la " Maison de Salomon ", ou le " Collège de l'œuvre des six jours ". Cette allusion pourrait évoquer l'époque bénie, celle où les Rose-Croix allument le " sixième candélabre ", qui, selon la Confessio Fraternitatis, précédera la fin des temps. " La Maison de Salomon [...] a pour Fin de connaître les Causes et le mouvement secret des choses et de reculer les bornes de l'Empire Humain en vue de réaliser toutes choses possibles " (14). Ce groupe de prêtres-savants possède de vastes laboratoires où l'on se livre à des recherches concernant aussi bien les sciences que l'agriculture, l'élevage, la médecine, la mécanique, les arts… Les résultats de ces recherches profitent à tous les habitants de ce paradis de la science où règnent la prospérité et la paix.

     L'essentiel de la Nouvelle Atlantide est constitué par la description des diverses richesses scientifiques et de l'organisation de la société vivant sur l'île de Bensalem. Ce texte assez court est resté inachevé. Il ne sera publié qu'en 1627, soit un an après la mort de son auteur, par son chapelain William Rawley. Bien que le nom de la Rose-Croix ne figure ni dans cet ouvrage, ni dans les autres textes de Francis Bacon, l'influence rosicrucienne s'y fait sentir en de multiples endroits. Cette ressemblance n'avait pas échappé à John Heydon qui s'efforcera d'en souligner les liens à travers ses multiples ouvrages. Francis Bacon ne pouvait ignorer la Fama Fraternitatis qui circulait déjà sous forme manuscrite. Rappelons qu'il fut associé aux festivités qui, en 1613, marquèrent le mariage de la fille de Jacques Ier avec Frédéric de Palatin, le protecteur des rosicruciens. Francis Bacon avait en effet imaginé un divertissement, Masque of the Middle Temple and Lincoln' Inn qui fut joué le lendemain des noces.

La Royal Society

     Quelques années après la mort de Francis Bacon, son projet de réforme des sciences trouvera une sorte d'aboutissement dans la Royal Society (1660). En 1645, en pleine guerre civile, ont lieu les réunions qui sont à l'origine de la Royal Society. Parmi les hommes qui forment ce premier noyau, on trouve plusieurs réfugiés qui avaient fui le Palatinat à la suite du désastre de la Montagne Blanche (15), comme Théodore Haak ou le Dr. John Wilkins, aumônier de l'électeur du Palatin. Ce dernier connaissait parfaitement les idées exprimées dans les Manifestes rosicruciens. Il cite la Fama Fraternitatis et la Confessio Fraternitatis dans sa Mathematicall Magick (1648), un livre qui s'inspire des écrits de Robert Fludd et de John Dee. Il est tout à fait surprenant que Robert Boyle, un autre membre du groupe, lorsqu’il évoque ces réunions dans ses lettres, utilise l'expression " l'Invisible Collège ", terme fréquemment utilisé à l'époque pour qualifier les rosicruciens ! Il est intéressant de noter que Robert Moray, l'un des membres fondateurs de la Royal Society, passionné d'alchimie, est le protecteur de Thomas Vaughan (1622-1666), car ce dernier, sous le pseudonyme d'Eugenius Philalethe, publie en 1652 une traduction anglaise de la Fama et de la Confessio : The Fame and Confessio.

     Ces penseurs veulent en finir avec l'héritage philosophique et religieux de leurs prédécesseurs. En 1660, les réunions de ce groupe donnent naissance à la Royal Society. Comme l'a montré Frances A. Yates, même s'il n'est plus question de réforme universelle ni de charité et d'éducation, mais essentiellement de science, cette société adopte une partie des idéaux rosicruciens dont Francis Bacon s'était lui-même inspiré. Thomas Sprat, dans son Histoire de la Royal Society (1667), semble le laisser entendre. Le frontispice de son livre montre le buste du roi d'Angleterre, Charles II, entouré de William Brouncker, premier président de la société, et de Francis Bacon. L'aile qui est au-dessus du philosophe semble évoquer la formule rosicrucienne : " A l'ombre de tes ailes Jéhovah ". (L’artiste qui a réalisé cette gravure, John Evelyn, était originaire de Bohême).

Comenius

     Parmi les hommes qui participent à la fondation de la Royal Society, on trouve plusieurs personnalités ayant été en relation directe avec le rosicrucianisme en Bohême. L'un des plus attachants est Jean Amos Komensky (1592-1670), dit Comenius, philosophe, pédagogue et écrivain tchèque. A l'âge de 21 ans, il quitte sa Moravie natale pour continuer ses études à Heidelberg. Il assiste alors au sacre de Frédéric V et Élisabeth. Toute sa vie, il soutient le couple royal d'Heidelberg, et même après le désastre de la Montagne Blanche (1620), il garde l'espoir du retour de Frédéric sur le trône. A la suite de ce drame, sa maison est brûlée, il est contraint à la fuite et perd bientôt femme et enfants. Ami de Johann Valentin Andreæ, il est enthousiasmé par le projet de réforme des Manifestes rosicruciens. Son livre, Le Labyrinthe du monde et le Paradis du cœur (1623), qui est un grand classique de la littérature tchèque — et selon certains un texte fondamental de la littérature — évoque les espoirs qu'il avait placés dans le rosicrucianisme. Ce livre est celui d'un esprit idéaliste dont les attentes ont été détruites par les débuts de la guerre de Trente Ans. Au chapitre XII, intitulé " Le pèlerin témoigne sur les rosicruciens ", Comenius évoque d'une manière voilée le désastre qui suivit la fin du règne de Frédéric en 1621 et qui entraîna dans sa chute le projet de réforme lancé par le rosicrucianisme. Ainsi on comprend que, à l'inverse des utopies de son ami Johann Valentin Andreæ (Christianapolis) et de Thomas Campanella (La Cité du soleil), il décrive une cité où tout va mal, sciences, occupations... et qu'en définitive il n'y ait guère qu'un endroit où l'homme puisse trouver paix et connaissance, celui du " paradis de son cœur ". Il se prend alors à rêver d'une époque où toutes les épées et les lances seront transformées en serpes et en socs de charrues.

La Pansophie

      Cette période douloureuse amène Comenius à réfléchir sur l'importance de l'éducation. Les idées de réforme universelle qui figurent dans les Manifestes rosicruciens contribuent très probablement à l'éclosion du système qu'il projette, la Pansophie ou Connaissance Universelle, basée sur la relation macrocosme-microcosme. Il écrit alors l'une de ses œuvres essentielles : La Grande Didactique ou l'art universel de tout enseigner à tous (1627-1632) (16). Ce texte comprend une partie philosophique et mystique et une partie dans laquelle il parle des moyens et des instruments pédagogiques. En effet, Comenius ne se préoccupe pas seulement de réfléchir sur la pédagogie ; il s'intéresse aussi à sa finalité. Il inclut sa théorie dans l'histoire universelle, et voit dans l'éducation l'issue offerte à l'humanité pour restaurer la pureté qu'elle a perdue par la chute d'Adam. Elle est le meilleur moyen de se préparer à la vie éternelle. Il veut donc que tous les êtres humains, quel que soit leur milieu, puissent accéder à l'enseignement. Cette œuvre est suivie d'un texte de Johann Valentin Andreæ, " Exhortation ", invitant chacun à suivre la méthode proposée par Comenius.

     Après plusieurs années d'un exil forcé, Comenius est invité par son ami Samuel Hartlib, un ancien étudiant d'Heidelberg comme lui, à venir en Angleterre pour se joindre à ses projets de réforme de l'éducation et à l'organisation de sociétés philanthropiques. Tous deux admirateurs de Francis Bacon, ils se sentent mandatés pour construire la " Nouvelle Atlantide ". C'est en Angleterre que Comenius écrit Le Chemin de la Lumière (1641) (17), où les thèmes des Manifestes sont si présents que certains historiens appellent ce livre " la Fama de Comenius ". Dans la préface de la version qu'il publiera à Amsterdam en 1660, il parle des membres de la Royal Society comme des Illuminati !

Le Collège de Lumière

     A partir de 1645, il commence la rédaction d'un ouvrage qui représente le couronnement de son œuvre : La Consultation universelle sur la réforme des affaires humaines. L'idée centrale de cette œuvre, à savoir la nécessité d'une réforme propre à l'instauration d'une ère de prospérité et de paix, reprend l'idée centrale des Manifestes rosicruciens. L'ouvrage se divise en sept parties, nombre sur la symbolique duquel il n'est pas utile de s'étendre ici. Chaque partie porte un nom dont le préfixe pan souligne l'universalité : Panégersie, Panaugie, Pansophie, Pampédie, Panglottie, Panorthosie, Pannuthésie, autant de sciences propres à amener l'humanité à réfléchir sur sa place dans la Création, à contempler la Lumière universelle, à accéder à la Sagesse universelle, à adopter une langue universelle, à favoriser l'éducation de tous… Il propose aussi une nouvelle organisation du monde où chaque pays serait dirigé par trois organismes : un Collège de la Lumière, un Consistoire de la santé et un Tribunal international de la paix, autant d'institutions qui préfigurent les grandes structures internationales comme l'ONU ou l'UNESCO, qui verront le jour bien des siècles plus tard. Jean Comenius meurt avant d'avoir terminé la rédaction complète de cette œuvre dont il composa néanmoins une grande partie (18).

     On peut dire qu'à travers Comenius, le rosicrucianisme a contribué à l'instauration d'une nouvelle manière de concevoir l'enseignement. Jules Michelet en fait le " Galilée de l'éducation ". Quant au pédagogue Jean Piaget qui l'admirait profondément, il en fait l'un des précurseurs de la pédagogie, de la psychologie, de la didactique et des relations entre école et société(20). D'une manière générale, Comenius est un personnage loué et respecté pour son humanisme. En décembre 1956, l'UNESCO lui rendit un hommage solennel. Dans la conférence générale donnée à cette occasion, Comenius fut présenté comme l'un des premiers propagateurs des idées dont cette organisation s'est inspirée lors de sa fondation.

Les Lumières

     Comme on peut le constater, les Manifestes rosicruciens n'ont pas laissé les philosophes indifférents et ont joué un rôle dans le développement de la culture européenne.

     A la suite de cette période, ésotérisme, philosophie et sciences vont se séparer, avec d'un côté les Lumières et de l'autre l'Illuminisme. C’est alors que se produit la naissance des premiers groupes majeurs, qui vont caractériser pour longtemps l'ésotérisme occidental. Tandis que jusqu'à présent les tenants de l'ésotérisme constituaient plus une mouvance que de véritables mouvements organisés, on va voir apparaître des ordres initiatiques, comme ceux de la Rose-Croix et de la Franc-Maçonnerie, organisés en loges transmettant des initiations.

Extrait de la revue Rose+Croix n° 198 - été 2001

© Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres :
Rose-Croix, Histoire et mystères, Christian Rebisse –éd. Diffusion Traditionnelle.
Il est protégé par un copyright.

Notes :

(1) Sur ce point, voir La Philosophie Occulte à l'époque élisabéthaine, Frances A. Yates, Paris, Dervy, 1987. (The Occult Philosophy in the Elizabethan Age, Warburg Institute, 1987), ainsi que : " Histoire des courants ésotériques et mystiques dans l'Europe moderne et contemporaine " d’Antoine Faivre, résumé dans l’Annuaire de l'École Pratique des Hautes Études, tome XCVI, 1987-1988.

(2) Cette date, comme celles des pièces citées ci-après, est celle de sa première représentation publique.

(3) The Holy Guide, leading the Way to the Wonder of the World (a Compleat Phisician) […] with Rosie-Crucian medecines…, Londres, 1662.

(4) Franc-Maçonnerie, Ordre Chapitral, Nouveau Grade de Rose-Croix, Paris, 1860, Collignon Libraire-Éditeur, pp. 17-20.

(5) Pour ne pas nous écarter de notre sujet, nous n'aborderons pas ce point qui a donné lieu à une quantité impressionnante de publications. Nous renvoyons les lecteurs aux livres de Donnelly Ignatius, Greta Cryptogram : Francis Bacon's cipher in the so-called Shakespeare Plays (1887) ; à ceux du mathématicien Georg Cantor, La Confession de foi de Francis Bacon, La Résurrection du divin Quirinus Francis Bacon et Le Recueil de Rawley (1896, réédités par Erick Porge chez Grec en 1997 sous le titre La Théorie Bacon-Shakespeare) ; à celui du Dr Speckman, Bacon is Shakespeare (1916), ainsi qu'à l'article " Bacon ou Shakespeare ", du Rosicrucian Forum d'août 1932 publié dans la revue Rose-Croix d'hiver 1985, n° 136, pp. 22-24.

(6) The Masters, Londres 1912 (1917 pour la traduction française, par les Publications Théosophiques). Cet ouvrage fait suite à une série de conférences données par A. Besant à Londres en 1907. Rudolf Steiner prend des positions similaires à la même époque. Cette année-là, A. Besant, M. Russak, H. Wedgwood et d'autres théosophes ont créé un Ordre se réclamant du rosicrucianisme, l'Ordre du Temple de la Rose-Croix (1912). Ses travaux s'interrompront dès 1918. Maria Russak deviendra alors membre de l'A.M.O.R.C.

(7) Les auteurs de cet ouvrage n'ont signé que de leurs initiales : H.C. et K.M.B. Il a été publié à Paddington, par Aimée Bothwell-Gosse, membre éminente de la branche britannique du Droit Humain et éditeur de la revue The Co-Mason.

(8) Frances Yates, La Lumière des Rose-Croix, Paris, 1985, Retz, chap. XI. Elle s'appuie pour cela sur une étude de Paolo Rossi, Francis Bacon : from magic to science (1968).

(9) Même si la Fama Fraternitatis n'est éditée qu'en 1614, alors que De la Dignité et accroissement des sciences l'a été en 1605, il faut rappeler que le premier Manifeste rosicrucien circulait sous forme de manuscrit plusieurs années avant sa publication.

(10) " Dat Rosa Mel apibus ", célèbre illustration du Summum Bonum (1626). Voir ce dessin en exergue de l’article n° VII de cette série, " La Rose fleurissant ", dans la revue Rose-Croix n° 195, automne 2000, p. 2.

(11) Novum Organum, Londres, 1620.

(12) Il demeure une incertitude sur la date de sa rédaction. Généralement on admet qu'il en élabore le texte en 1623. Voir La Nouvelle Atlantide, Michèle Le Dœuff et Margaret Llasera, Paris, 1983, Payot, p. 13. Bacon souhaitait que ce texte soit édité à la suite de son Histoire Naturelle (Sylva Sylvarum), texte dont il avait déjà publié une esquisse en 1620.

(13) Comme l'a montré Blandine Kriegel, à la Renaissance, ce thème de l'utopie est solidaire de la révolution copernicienne. Il témoigne de la recherche d'un nouvel équilibre dans un monde nouveau. Voir " L'Utopie démocratique de Francis Bacon à George Lucas ", dans la Revue des deux mondes, avril 2000, pp. 19-33.

(14) La Nouvelle Atlantide, suivi de " Voyage dans la pensée baroque ", op. cit., p. 72.

(15) Voir la revue Rose-Croix n° 195, op.cit., p. 9.

(16) Voir La Grande Didactique, col. Philosophie de l'éducation, Paris, 1992, éd. Klincksieck.

(17) The way of the light (1641) œuvre restée manuscrite.

(18) Voir son résumé dans l'Utopie éducative, Comenius, Jean Prévot, Paris, 1981, éd. Belin, pp. 210-264.

(19) Il écrivit un article fort élogieux sur Comenius dans la revue de l'UNESCO en 1957 , (texte reproduit en postface de l'Utopie éducativeop. cit.