12 - Magnétisme et égyptologie par Christian Rebisse Le sensualismeLe XVIIIe siècle n'est pas seulement celui des sciences ; c'est aussi celui des philosophes, mais ces derniers sont surtout des savants. étienne Bonnot de Condillac fait de la sensation l'origine de toutes les connaissances. Pour lui, l'homme prend conscience de lui-même et de ses potentialités, non pas parce qu'il pense, comme le disait Descartes, mais parce qu'il a des sensations. Il introduit le sensualisme, un mouvement au sein duquel figurent Claude Adrien Helvetius et Paul Henri Thiry, baron d'Holbach. Lun et lautre professent un matérialisme et un athéisme absolus, en présentant la religion comme un instrument de tyrannie contraire à la raison et empêchant l'accession au bonheur. L'homme-machineLe projet de cette époque n'est plus d'améliorer l'homme intérieur, mais de marcher vers le progrès qui apportera le bonheur à tous. D'ailleurs, cette période jette le doute sur l'existence même de l'homme intérieur, de l'âme. Julien Offray de la Mettrie, avec son livre L'Homme-machine (1748), réduit l'homme à une mécanique n'ayant nul besoin d'un Créateur pour exister. Les philosophes, dans leur grande majorité, partagent ce point de vue. Même si Jean-Jacques Rousseau s'élève contre cette attitude, il fait partie cependant de ceux qui comme Helvetius, Voltaire, Montesquieu, Condillac, collaborent à l'uvre maîtresse du siècle des Lumières : l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1751 à 1780). Le rationalisme et le matérialisme de cette encyclopédie ont exercé une influence majeure sur la culture de l'époque. Elle sera qualifiée par les jésuites et les jansénistes de « livre du diable ». Avec de telles positions, on est tenté de se demander comment l'homme du XVIIIe peut encore croire qu'il existe en lui un principe supérieur, une âme, le reliant à un hypothétique Divin. Certes, l'homme de la rue n'est guère sensible aux diverses prises de position des Lumières, mais les partisans de l'illuminisme (1), c'est-à-dire de l'ésotérisme, sont préoccupés par cette question. C'est alors que l'apparition de cette nouvelle science quest le magnétisme va les entraîner dans des investigations suscitant des débats où spiritualistes et matérialistes s'opposeront violemment. L'abbé Fournié, ancien secrétaire de l'ordre des Élus-Cohens, déclarera bientôt que le magnétisme a été envoyé par Dieu pour nous faire comprendre que nous avons une âme distincte et indépendante de notre corps (2). Le magnétismeEn effet, pour Éliphas Lévi, lélément important du XVIIIe siècle nest ni l'Encyclopédie, ni la philosophie de Voltaire, ni celle de Rousseau, mais le magnétisme découvert par Franz-Anton Mesmer (1734-1815). Il ajoute : « Mesmer est comme Prométhée : il a donné aux hommes le feu du ciel que Franklin n'avait su que détourner »(3). En 1766, ce médecin originaire de Souabe rédige une Dissertation physico-médicale sur l'influence des Planètes (4) dans laquelle il étudie la cause de la gravitation universelle et son influence sur la santé. Il reprend les hypothèses de Paracelse et de Robert Fludd sur l'Âme du monde, celles de l'alchimiste van Helmont sur le magnétisme médical (5), et les théories de Guillaume Maxwel sur l'esprit vital (6). Confrontant ces différents points de vue avec les principes énoncés par Isaac Newton et ses propres réflexions, il finit par mettre au point la théorie sur le magnétisme animal. Sous ce nom, il désigne « la propriété qu'ont les corps d'être susceptibles de l'action d'un fluide universellement répandu, qui environne tout ce qui existe et qui sert à entretenir l'équilibre de toutes les fonctions vitales »(7). Franz-Anton Mesmer se disait capable de capter cette énergie subtile pour traiter les malades en leur rendant l'harmonie énergétique nécessaire à leur santé. Il prétendait ainsi être capable de guérir toutes sortes de maladies. Dès 1772, il commence à soigner par l'application d'aimants. Avec le temps, il se rend compte qu'il obtient des effets aussi intéressants en magnétisant avec ses mains. Il soigne aussi avec de l'eau magnétisée, mais c'est surtout avec son célèbre " baquet " qu'il traite ses malades. Ce baquet est constitué d'une cuve d'environ six pieds de diamètre contenant du sable mélangé avec des éclats de bouteilles cassées, du soufre en bâtons concassés et de la limaille de fer. La cuve est remplie d'eau et fermée d'un couvercle au travers duquel sont enfoncées des tiges de fer disposées de manière à ce qu'un malade puisse mettre l'une des extrémités de la tige en contact avec telle ou telle partie de son corps destinée à recevoir le traitement réparateur. La Société de l'HarmonieRapidement, Mesmer est suspecté de charlatanisme, voire de verser dans la magie. Son point de vue est pourtant catégorique et il n'aura de cesse, toute sa vie durant, d'expliquer que le magnétisme n'a rien de surnaturel, qu'il s'agit d'un phénomène physique. Lassé par les critiques, il quitte Vienne, s'installe à Munich, puis à Paris. C'est là qu'il publie son Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779), un texte dans lequel il tente de justifier l'origine de sa théorie et où il met en évidence l'existence d'un fluide universel circulant dans les corps. Bien qu'en de nombreux passages de son mémoire, F.-A. Mesmer se montre relativement arrogant à l'égard de la science officielle, il expédie son livre à quarante-sept sociétés savantes du monde entier (Amérique, Hollande, Russie, Espagne ). Cette publication lui vaut de nombreux démêlés avec l'Académie des Sciences, la Société Royale de Médecine et la Faculté de Paris. Ces controverses l'obligent à reprendre la route. Il s'installe alors à Spa. Les patients de Mesmer sont enthousiasmés par les résultats que les cures magnétiques opèrent sur leur santé. Deux d'entre eux, Nicolas Bergasse, un avocat lyonnais, et Kornmann, un banquier alsacien, l'aident à créer un établissement où les malades pourraient suivre des cures de magnétisme et où l'on pourrait également enseigner cette science. Il fonde donc en 1783 la Société de l'Harmonie. Le magnétisme connaît alors un succès grandissant. Louis-Claude de Saint-Martin lui-même se laissera séduire pendant quelque temps. Chose étonnante, alors que Mesmer s'évertue à démontrer que le magnétisme n'a rien à voir avec l'occultisme, il donne cependant à la Société de l'Harmonie une forme qui l'apparente à un rite maçonnique. Il nomme sa société " loge " et utilise des hiéroglyphes et des symboles pour transmettre ses enseignements. De plus, les membres sont introduits dans la société par un rituel de réception qui s'apparente à une initiation, et les réunions, où l'on cultive le goût pour le secret, comportent un cérémonial quasi rituel. En fait, on peut dire que la Société de l'Harmonie est une sorte de société paramaçonnique. Mesmer lui-même était franc-maçon, comme la plupart des membres de sa société qui regroupait aussi beaucoup de martinistes (8). Mesmer autorise bientôt la création de sociétés dans plusieurs villes. Puységur fonde la Société harmonique de bienfaisance des amis réunis à Strasbourg, tandis que le docteur Dutrech fonde la Concorde à Lyon. Le docteur Mocet fonde aussi une société à Bordeaux. Art et ÉgypteLa perte d'influence de l'église conduit les hommes du XVIIIe siècle à s'interroger plus librement sur les autres formes de spiritualité, et l'attrait pour l'Égypte, amorcé quelques années plus tôt, augmente. C'est d'abord dans l'art que cette tendance s'est manifestée au XVIIe siècle. Jean-Baptiste Lully avait présenté à Saint-Germain-en-Laye Isis (1677), un opéra d'inspiration égyptienne, et à Paris, le théâtre de Bourgogne avait donné une pièce de Jean-François Regnard, Les Momies d'Égypte (1696), mettant en scène Cléopâtre et Osiris. Dans notre article précédent, nous avons évoqué le roman de l'abbé Terrasson, Séthos ou vie tirée des monuments et anecdotes de l'ancienne égypte (1735), qui parle des initiations dans la grande pyramide et dans les temples de Memphis. Les épreuves de la purification par les quatre éléments terre, eau, feu et air qu'il fait subir à son héros (tome second, livre III), seront reprises par la franc-maçonnerie dans son rituel. Quelques années plus tard, Jean-Philippe Rameau donne à Versailles un ballet, Les Festes de l'Himen ou les Dieux de l'Égypte (1747), dans lequel apparaît Osiris. Il renchérit bientôt sur ce thème avec La Naissance d'Osiris (1751), un opéra-ballet.L'architecture n'est pas en reste, et dans son ouvrage intitulé Différentes manières d'orner les cheminées (1769), Giambattista Piranesi propose de nombreux décors inspirés du style égyptien. La reine Marie-Antoinette est sensible à l'esthétique égyptienne ; elle commande divers objets pour les palais royaux, en particulier des sphinx qu'on trouve à Versailles, à Fontainebleau et à Saint-Cloud. Wolfgang Amadeus Mozart met en musique Thamos roi d'Égypte, un drame du baron von Gebler, dont il réutilisera certains éléments pour La Flûte Enchantée (1791), son opéra maçonnique teinté d'Égyptianisme. Neumann crée à Dresde Osiris (1781), un opéra d'inspiration égyptienne. D'autres uvres suivront, comme Le voyage de Kosti (1795), de Karl von Eckartshausen, un roman initiatique où le héros est instruit sur le sens caché des symboles maçonniques dans les pyramides (9). Le culte primitifC'est à cette époque que paraît une publication marquant une étape majeure dans l'étude comparative des religions, Le Monde Primitif analysé et comparé avec le monde moderne (1773), de Court de Gébelin (10). à sa manière, ce dernier se lance à la recherche de la Tradition Primordiale à travers l'étude de l'origine des langues. Cherchant la « parole perdue », il pense retrouver la langue originelle de l'humanité et, par là, lui restituer sa pureté primitive. Ses réflexions le conduisent à penser que Paris était autrefois le centre d'un sanctuaire égyptien. Pour lui, « Paris » vient de Bar Isis, c'est-à-dire « barque d'Isis »(11). Il indique qu'à l'emplacement de la cathédrale Notre-Dame se trouvait autrefois un sanctuaire dédié à Isis. Dans le volume VIII du Monde Primitif (1781), on trouve la première étude ésotérique consacrée au tarot. Court de Gébelin présente l'origine du tarot comme égyptienne et indique que Thot serait son créateur.En 1783, il tombe malade et c'est Franz-Anton Mesmer qui le soigne. Son rétablissement fait grand bruit, car il évoque bientôt sa cure de magnétisme lors d'une réunion du Musée de Paris (émanation académique de la célèbre loge des Neuf-Surs dont il est membre). En juillet, il rédige une lettre sur le magnétisme qu'il envoie au roi de France. Elle circulera bientôt dans le tout-Paris et alimentera la polémique autour de Mesmer... d'autant plus que Court de Gébelin meurt l'année suivante des suites de sa maladie. Etteilla (Alliette, 1738-1791), son disciple, poursuivra ses recherches sur le tarot et l'Égypte, et fondera un ordre initiatique mystérieux, les Parfaits Initiés d'égypte.Au chapitre de l'étude comparative des religions, il convient de signaler louvrage qui, après la disparition de l'auteur du Monde Primitif, fit le plus de bruit. Il s'agit de lOrigine de tous les cultes ou Religion Universelle (1794), de Charles-François Dupuis. Ce vaste traité de mythologie, dont le centre est constitué par un « Traité sur les mystères », veut démontrer que toutes les doctrines, les légendes et les fêtes ont pour source commune une religion universelle basée sur des phénomènes astronomiques. L'auteur, franc-maçon, suit les mystères depuis leur source égyptienne. Il les juge mauvais, viciés et contraires à la vérité, car pour Dupuis « la vérité n'a point de mystères : ils n'appartiennent qu'à l'erreur et à l'imposture ». Il met en pièce le christianisme en montrant qu'il a emprunté ses éléments aux religions antiques en les dénaturant. Le livre de Dupuis aura beaucoup de succès parmi les rationalistes qui en feront leur bible (12). CagliostroD'une certaine manière, l'Égypte et le magnétisme vont se rejoindre avec la création d'un rite maçonnique égyptien par Alexandre Cagliostro. Les origines de ce personnage sont énigmatiques. On pense qu'il aurait reçu une initiation rosicrucienne à Malte entre 1766 et 1768. En 1778, il fonde en Hollande une première loge d'un genre nouveau, un rite égyptien. Après avoir voyagé dans toute l'Europe, Cagliostro arrive à Lyon en octobre 1784. C'est là qu'en décembre il inaugure La Sagesse Triomphante, la loge-mère de son ordre. Comme Franz-Anton Mesmer, il organise des cures ayant un caractère initiatique : « les deux quarantaines » La première permet au maçon égyptien de devenir « moralement parfait », et la seconde de devenir « physiquement parfait »(13). Selon Robert Amadou, la pratique rituelle et personnelle de Cagliostro, même si elle ne procède pas d'une filiation historique qui la rattache à l'Égypte, « épouse la ligne de l'Égypte pharaonique relayée par le christianisme copte »(14). On y retrouve une théurgie, une magie religieuse et une recherche de l'immortalité, autant d'éléments qui l'apparentent aux pratiques et aux aspirations de la sagesse égyptienne. Le développement de rites de toutes sortes pratiquant ou non l'occultisme, le magnétisme, le templarisme, le rosicrucianisme ou le martinisme incite les francs-maçons à s'interroger sur leurs origines. Au cours des années 1784-1785 et 1786-1787, le régime maçonnique des Philalèthes provoque la tenue dun grand convent international où chacun est invité à donner son avis sur l'ordre le plus apte à conduire ses adeptes vers la Sagesse(15). On rapporte qu'à cette occasion, Cagliostro aurait dit en mai 1785 : « Ne cherchez plus, Messieurs, l'expression symbolique de l'idée divine : elle est créée depuis soixante siècles par les Mages d'égypte. Hermès-Thot en a fixé les deux termes. Le premier, c'est la Rose, parce que cette fleur présente une forme sphérique, symbole le plus parfait de l'unité, et parce que le parfum qui s'en exhale est comme une révélation de la vie. Cette rose fut placée au centre d'une Croix, figure exprimant le point où s'unissent les sommets de deux angles droits dont les lignes peuvent être prolongées à l'infini par notre conception, dans le triple sens de hauteur, largeur et profondeur. Ce symbole eut pour matière l'or, qui signifie, dans la science occulte, lumière et pureté ; le sage Hermès l'appela Rose-Croix, c'est-à-dire Sphère de l'Infini ». La mission de Cagliostro sera de courte durée. À la suite de l'affaire du collier de la reine, il s'exile en Angleterre, mais, pourchassé par l'inquisition, il est arrêté le 27 décembre 1789. Il sera jugé pour hérésie et magie, et mourra à la forteresse de San Leo le 26 août 1795. Sa vie publique n'aura pas excédé 13 ans. Condamnation du magnétismeDepuis le début du XVIIIe, la cour a perdu sa prépondérance et elle a été remplacée par l'activité des salons, où l'on reçoit artistes, écrivains, philosophes et savants. Le magnétisme y tient rapidement une grande place, et les séances deviennent vite une activité, voire un divertissement fort prisé par la haute société. Cependant, cette pratique est un véritable défi à la Raison, élevée en dogme par les Lumières. En 1784, le roi Louis XVI charge donc une commission, composée d'Antoine Laurent de Lavoisier, de Benjamin Franklin et de quatre membres de l'Académie de médecine, pour juger de la chose. Cette commission, bien que reconnaissant les effets curatifs du magnétisme, le déconseille, le jugeant non scientifique et trop chargé de superstitions. Elle y voit avant tout l'effet de l'imagination. Les pamphlets contre le magnétisme se multiplient. Le somnambulismeà la fin du XVIIIe siècle, le mesmérisme est en difficulté. En effet, en 1785, Nicolas Bergasse, principal collaborateur de Franz-Anton Mesmer (c'est lui qui traduit ses textes, car Mesmer maîtrise mal la langue française), est expulsé de la Société de l'Harmonie. Il se rangera bientôt du côté des spiritualistes, qui, comme Louis-Claude de Saint-Martin ou Jean-Philippe Dutoit-Membrini, commencent à se méfier du magnétisme (16). Franz-Anton Mesmer, éternel voyageur, part pour quelque temps à Toulouse et s'installe en mars 1786 chez les du Bourg, une famille d'élus-Cohens très liée avec Louis-Claude de Saint-Martin (17). La Société de l'Harmonie sera dissoute quelques années plus tard, en 1789, et Franz-Anton Mesmer passera à l'orient éternel en 1817. Cependant, depuis quelques années, le magnétisme s'orientait vers l'occultisme. En effet, Armand Marie Jacques de Chastenet, marquis de Puységur, colonel d'artillerie, avait fait une découverte qui va entraîner le magnétisme dans une nouvelle direction : le somnambulisme(18). Lorsqu'un sujet est magnétisé pendant quelques minutes au moyen de passes, il tombe dans une sorte de léthargie, c'est le « sommeil magnétique ». En avril 1784, alors qu'il magnétisait suivant les principes de Mesmer, le marquis de Puységur découvre que lorsqu'un sujet est plongé dans le sommeil magnétique, sa personnalité se modifie. Il se produit en lui une extension prodigieuse des sens lui permettant de voir et d'entendre des choses inaccessibles à l'esprit humain. Mieux encore, le sujet devient un médium doué d'une clairvoyance surprenante et il est capable de répondre à des questions touchant aux choses de l'invisible. C'est le début du somnambulisme magnétique ou artificiel, une découverte qui aboutira plus tard à une découverte fondamentale, celle de l'inconscient(19). Inévitablement, tous ceux qui sont portés vers les sciences de l'invisible, et au premier plan les élus-Cohens, sont séduits par cette pratique. Un peu partout, on enregistre les oracles des somnambules. Jean-Baptiste Willermoz n'échappe pas à l'engouement général, et il est probable que cette pratique soit pour beaucoup dans la chute de l'ordre des élus-Cohens. En effet, avec le somnambulisme, plus besoin d'ascèse ni de rites compliqués pour communiquer avec l'invisible : il suffit de plonger un patient dans le sommeil magnétique et de l'interroger. La pratique montrera hélas que les choses ne sont pas si simples, et Jean-Baptiste Willermoz, qui dans cette mouvance créa la Société des initiés (1785), en fera les frais entre avril 1785 et octobre 1788 (20). Il se rangera ensuite parmi les martinistes, qui, comme Rodolphe Salzmann, pensent qu'il est dangereux de vouloir soulever le voile de l'autre monde sans faire un travail de sanctification.Au XVIIIe siècle, l'Église ne se préoccupe pas de condamner le magnétisme. Elle sera plus ferme envers la franc-maçonnerie, car l'engouement pour l'ésotérisme avait amené beaucoup de chrétiens à frapper aux portes des loges. Elle est dénoncée par la bulle papale (In eminenti) de 1738, renouvelée par celle de Benoît XV (Providas) en 1751. Cette interdiction reste pourtant sans effet, et les loges se répandent un peu partout en France. On en trouve jusque dans les abbayes. José A. Ferrer-Benimelli a recensé près de deux mille ecclésiastiques fréquentant les loges (21). à cette époque, on compte quelque six cent cinquante ateliers maçonniques répartis dans le pays. Avec la Révolution, presque tous vont tomber en sommeil. La Pyramide des TuileriesEn 1789, la France bascule en mettant fin à l'Ancien Régime, celui de la royauté. Il est surprenant de constater que les révolutionnaires ne sont pas insensibles à l'Égypte. Ils semblent y projeter leur idéal primitif de pureté, de justice et de sagesse. Ainsi, lorsque le 26 août 1792, on donne une cérémonie en l'honneur des martyrs de la journée du 10 août, on élève une gigantesque pyramide aux Tuileries. L'année suivante, en août, on donne la Fête de la Nature régénérée pour commémorer la chute de l'Ancien Régime. Sur les débris de la Bastille, on dresse alors la fontaine de la Régénération, qui, sous la forme d'une statue d'Isis, représente la Nature. à la même époque, Jean-Baptiste Lemoyne monte le premier opéra dont l'action se situe totalement sur les terres des pharaons, Nephté (dérivé des noms des dieux Neith et Ptah). Les décors, réalisés par Pierre-Adrien Pâris, montrent des pyramides, des tombeaux et une allée de sphinx conduisant au temple d'Osiris. Napoléon et l'ÉgypteQuelques années plus tard, la passion pour l'Égypte prend une ampleur plus importante avec Napoléon. Elle entraînera la création d'ordres initiatiques se réclamant de la terre des pharaons. En mai 1798, Napoléon Bonaparte vogue vers l'Égypte avec cinquante quatre mille soldats et plusieurs dizaines de savants, mathématiciens, astronomes, ingénieurs, dessinateurs et artistes. Il débarque à Alexandrie au début du mois de juillet 1798. Quelques jours plus tard, les mamelouks sont vaincus lors de la bataille dite des pyramides. L'année suivante, l'empereur crée une commission d'étude de l'égypte qui donnera bientôt naissance à une publication prestigieuse, la Description de l'égypte (9 volumes de textes et 11 volumes de planches publiés entre 1809 et 1829). Cette uvre monumentale révélera au monde les splendeurs de ce pays et marquera les débuts d'une égyptomania (22). Un texte fondamental est édité d'une manière séparée avant de figurer dans la Description de l'égypte ; il s'agit du papyrus du texte qu'on appelle Le Livre des morts. Il est publié par M. Cadet sous le titre Copie figurée d'un rouleau de papyrus trouvé à Thèbes dans un tombeau des rois Au siècle suivant, le promoteur du magnétisme moderne, Henri Durville, le commentera longuement dans le cadre du mouvement égyptianisant qu'il créa, l'ordre Eudiaque. Un fois encore, la terre des pyramides inspire les artistes, et en mars 1808, l'Empereur a le plaisir d'assister à la création des Amours d'Antoine et Cléopâtre, un ballet de Jean-Pierre Aumer sur une musique de Rudolphe Kreutzer. Isis continue à fasciner les parisiens, et en 1809 une commission étudie la réalité de l'hypothèse formulée par Court de Gébelin au sujet des origines du nom de Paris (Bar Isis). Elle conclut à la réalité de cette légende en évoquant l'existence d'un ancien culte à Isis. En janvier 1811, l'origine isiaque de Paris est officiellement reconnue, et la déesse égyptienne est dorénavant représentée sur les armoiries de la ville de Paris.La publication de la Description de l'Égypte relance les spéculations sur les mystères des connaissances détenues par les prêtres du pays du Nil. Alexandre Lenoir publie La Franche Maçonnerie rendue à sa véritable origine (1807), un livre dans lequel il tente de relier la franc-maçonnerie à la religion égyptienne, qu'il présente comme la religion naturelle et primordiale. De son côté, A. P. J. de Visme publie ses Nouvelles recherches sur l'origine et la destination des Pyramides d'Égypte (1812), un livre dans lequel il s'attache à démontrer qu'elles révèlent les principes élémentaires des sciences abstraites et occultes. On réédite alors Séthos, qui, cette fois, connaîtra plus de succès que lors de sa première édition. Les Amis du désertC'est dans ce climat, marqué par une Égypte souvent idéalisée, que naissent plusieurs groupes initiatiques égyptianisants. Le premier reste mystérieux, il s'agit de l'ordre des Sophisiens (1801), qui n'est guère évoqué que par Ragon. Celui qui nous intéresse davantage est celui qui naît à Toulouse sous l'impulsion d'Alexandre Du Mège (1780-1862), un archéologue qui fonda la Société Archéologique du Midi (nous reviendrons plus tard sur cette société lorsque nous évoquerons la mouvance rosicrucienne de Toulouse de la fin du XIXe siècle). Ce franc-maçon titulaire du grade de Rose-Croix crée en 1806 Les Amis du Désert. Il installe sa loge-mère, la Souveraine Pyramide, à Toulouse (23). Selon le projet de son fondateur, la loge devait avoir la forme d'une pyramide, la porte gardée par deux sphinx. Elle devait comporter un autel dédié à " Dieu Humanité-Vérité ", dressé devant des représentations d'Isis et d'Osiris. De même, les murs devaient être décorés avec des hiéroglyphes recopiés d'après des gravures d'anciens monuments égyptiens. Les costumes des membres de l'ordre devaient être dans le style de l'Égypte. On ignore si ce projet fut réalisé, car cet ordre semble avoir eu une existence éphémère. Outre Toulouse, il compta des « pyramides » à Montauban et à Auch. Il n'est pas impossible cependant qu'il ait connu une modeste survivance pendant quelques années. Un peu plus tard, en 1822, d'autres toulousains, le colonel Louis-Emmanuel Dupuy et le conservateur des archives de la Haute-Garonne, Jean-Raymond Cardes, semblent se placer dans la continuité de ce projet égyptien en créant une loge du rite de Misraïm. Le rite de MemphisVers 1814, Marc et Michel Bédarrides, cadres de l'armée de Napoléon en Italie, rapportent à Paris le Rite de Misraïm (Égyptien en hébreu). En fait, en dehors de son nom, cet ordre fait très peu référence à l'Égypte dans ses cérémonies. Ce rite est né dans les milieux français militaires et administratifs d'Italie, installés dans ce pays à la suite des campagnes napoléoniennes. À cette époque, français et anglais se disputent l'Égypte. Les francs-maçons sont très nombreux dans les armées impériales, et l'on comprendra qu'ils aient été alors tentés de chercher une autre source à leur ordre que celle codifiée par Anderson. Les merveilles qu'ils découvrent en Égypte ne sont pas étrangères à leur décision, dans la mesure où cette dernière se situe dans une période où l'on a tendance à assimiler ésotérisme et Égypte. Comme nous l'avons montré dans nos articles précédents, ce point de vue avait été mis en évidence à la Renaissance, qui voyait dans l'Égypte d'Hermès la source de la Tradition Primordiale (24).Quelques années après l'apparition du Rite de Misraïm, on assiste à la naissance de celui de Memphis (1838), fondé par Jean-étienne Marconis de Nègre. Contrairement à son prédécesseur, cet ordre tente d'intégrer des éléments empruntés aux mystères d'Égypte, tels que les rapportent Diodore de Sicile et l'abbé Terrasson dans Séthos. Marconis de Nègre fut sans doute influencé également par Les Mystères d'Isis et d'Osiris, initiation égyptienne (1820). Son auteur, T. P. Boulange, avocat à la cour royale et professeur à la faculté de droit de Paris, dénonce les erreurs de Dupuis et montre la valeur initiatique des mystères égyptiens, destinés daprès lui à former le disciple à la pratique de la vertu et à l'étude des hautes sciences. La pierre de RosetteJusqu'alors, les spéculations sur l'Égypte ont donné lieu à des théories multiples. Pourtant, on ignore tout du contenu réel des textes égyptiens. Les hypothèses d'Athanasius Kircher, ce savant passionné d'archéologie, de linguistique, d'alchimie et de magnétisme, font loi (dipus ægyptiacus, 1652). Les choses changent brutalement en 1822. Grâce à la pierre de Rosette, qui comporte un texte en trois caractères : hiéroglyphique, démotique et grec, Jean-François Champollion (1790-1832) découvre la clé permettant de comprendre le sens des hiéroglyphes. Du coup, les hypothèses d'Athanasius Kircher s'écroulent, et on assiste véritablement à la naissance de l'égyptologie. La France se sent devenir la « fille aînée de l'Égypte ». En 1827, elle inaugure son musée égyptien au Louvre, dont Jean-François Champollion est le conservateur. La société du magnétismePendant cette période, le mouvement initié par Mesmer continue à progresser sous des formes nouvelles. Le marquis de Puységur, grand magnétiseur et homme de bien (sa maison était toujours ouverte aux pauvres et aux démunis), publie de nombreux ouvrages dans lesquels il évoque les guérisons et résultats obtenus par les cures magnétiques. Avec son élève, Joseph-Pierre Deleuze, il fonde bientôt le premier périodique entièrement centré autour du magnétisme, les Annales du Magnétisme (1814-1816). Ils créent la Société du Magnétisme (1815) qui connaîtra un grand retentissement. D'autres courants sont issus de cette période ; nous les aborderons dans notre prochain article.Quelques auteurs tentent aussi de relier le magnétisme avec l'Égypte, comme le docteur Alphonse Teste, médecin magnétiseur et homéopathe. Dans son Manuel Pratique de magnétisme animal (1828 et 1840), il évoque les sources égyptiennes de cette pratique. De même, un article de la revue Le Magnétiseur spiritualiste, organe officiel de La Société des Magnétiseurs spiritualistes de Paris, créé par Alphonse Cahagnet, fait référence à légypte. Le docteur Martins évoque les visions de son médium qui avait vu un temple-hôpital égyptien où des lits étaient disposés autour dune chaîne magnétique.L'Église aura une position ambiguë par rapport au magnétisme. Dans un premier temps, elle le condamne en 1841, mais adopte une position plus ouverte dès 1856. En effet, elle ne peut rejeter un mouvement qui, d'une certaine manière, lutte contre le matérialisme des Lumières en tentant d'apporter des preuves de l'existence de l'âme. À ce titre, dans Le Monde occulte ou Mystères du magnétisme (1851 et 1856), Henri Delaage considère que le magnétisme est un moyen propre à ramener les incrédules dans la foi. Son livre est préfacé par le célèbre père Lacordaire qui, dès 1846, évoquait cette science lorsqu'il montait en chaire à Notre-Dame de Paris. L'ouvrage d'Henri Delaage comporte en exergue une phrase d'Alexandre Dumas qui énonce : « s'il est une science au monde qui rende l'âme visible, c'est sans contredit le magnétisme ». Honoré de Balzac lui-même, dans son roman Ursule Mirouët (1841), nous peint le portrait d'un médecin, le docteur Minoret, qui retrouve la foi à la suite d'une expérience de magnétisme. Le chapitre VI de son livre porte pour titre : « Précis de magnétisme ». Jésus essénienCependant, le dogmatisme de l'Église rebutera ceux qui, dans ce contexte, sont à la recherche du véritable christianisme, d'un christianisme primitif. C'est le cas de l'Abbé Chatel, (1795-1837) promoteur de l'église Catholique Française. Cette église sera liée avec l'ordre néo-templier de Fabré-Palabrat. D'autres, comme Pierre Leroux, verront dans l'essénisme le véritable christianisme. Son livre De L'Humanité, de son principe et de son avenir... (1840) fait de Jésus un essénien en contact avec la tradition d'orient. Daniel Ramée suit la même ligne avec La Mort de Jésus, Révélations historiques [ ] d'après le manuscrit d'un Frère de l'ordre sacré des esséniens, contemporain de Jésus (1863). Ainsi, l'essénisme, déjà amorcé avec la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système vers 1777, va continuer de préoccuper ceux qui sont à la recherche de la Tradition Primordiale. Il se combine avec l'égyptosophie, une passion pour la sagesse d'un peuple dont on redécouvre les fondements. On peut dire que l'époque que nous venons d'évoquer se caractérise par son nouveau rapport avec les mondes supérieurs. La magie apparue à la Renaissance tend alors à se muer à travers des pratiques nouvelles et dénuées de connotations religieuses. Avec le magnétisme, on y décèlerait presque la volonté d'y faire naître une science des mondes occultes.Ce détour par le magnétisme peut apparaître étrange dans une série consacrée à l'histoire du rosicrucianisme. Il est pourtant fondamental. Il va nous permettre de mieux comprendre la manière dont l'héritage ésotérique et ses pratiques ont évolué. En effet, le magnétisme va donner naissance à de nombreux mouvements qui, à partir de ce phénomène, vont s'attacher à étudier le psychisme de l'homme, ses facultés inexploitées et la manière de les développer pour vivre d'une manière plus harmonieuse. En 1836, un fait qui aura des conséquences importantes va se produire : un français, Charles Poyan, disciple du marquis de Puységur, introduit le mesmérisme en Amérique. Nous aurons l'occasion de l'évoquer bientôt. Extrait de la revue Rose+Croix n° 200 - hiver 2001 © Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres : 1.
Antoine Faivre a consacré une étude
très complète sur ce thème, L'ésotérisme
au XVIIIe siècle, Paris 1973, Seghers. Sur le
même thème, voir aussi les deux volumes d'Auguste Viatte, Les
Sources occultes du romantisme, Illuminisme et Théosophie,
1770-1820, Honoré Champion, Paris, 1979. |
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