14 - La Roseraie des mages par Christian Rebisse Monte VeritàEn ce XIXe siècle, lEurope est secouée par larrivée de lindustrialisation qui bouleverse lorganisation sociale. Cette crise est particulièrement ressentie en Allemagne où des signes de rejet du monde industriel apparaissent dès 1870. Ainsi, en réponse à lurbanisation engendrée par une nouvelle organisation du travail, apparaît le Naturisme. On tente de fuir la pollution des villes, de créer des communautés et des « cités jardins » pour vivre en harmonie avec la nature. Ceux qui partagent ce point de vue se regroupent bientôt autour du mouvement de Réforme de la vie (Lebensreform, 1892). Contrairement à la Réforme appelée par les rosicruciens du XVIIe siècle et dans les utopies littéraires qui lui succédèrent, le progrès scientifique est ressenti comme une menace au XIXe siècle. Le mouvement de Réforme de la vie draine les adeptes du végétarisme, du naturisme, du spiritisme, des médecines naturelles, de lhygiénisme, de la Société Théosophique, ainsi que des artistes (1). Dans cette mouvance, un théosophe suisse, Alfredo Pioda, tente détablir en 1889 un couvent laïque. Le groupe prend le nom de Fraternitas et sinstalle sur le mont Vérité (monte Verità), près dAscona (Tessin, Suisse). Frantz Hartmann et la comtesse Wachtmeister, des familiers dHéléna Petrovna Blavatsky, participent à ce projet éphémère. Cest sans doute cette expérience qui inspirera à Frantz Hartmann « Une institution rosicrucienne en Suisse », le chapitre quil ajoutera aux éditions successives de son roman initiatique Une Aventure chez les Rose-Croix. Des cendres de Fraternitas, Henri Oedenkoven et Ida Hofmann font naître en 1900 Monte Verità, une communauté du même type (2). Nombreux seront ceux qui fréquenteront Monte Verità, comme lécrivain Herman Hess, le futur philosophe Martin Buber, le politicien Gustav Landauer, Émile Jacques-Dalcroze, linventeur de la gymnastique rythmique, ou Rudolf von Laban, le chorégraphe et théoricien de la danse. Les Templiers dOrientDans le sillage de Monte Verità, sinstalle bientôt Verita Mystica, une loge de lOrdo Templi Orientis (O.T.O). Cet ordre, créé vers 1893, est alors animé par Theodor Reuss, le dirigeant depuis 1902 de la branche allemande de la S.R.I.A. (Societas Rosicruciana in Anglia). Dans une lettre à H. Spencer Lewis, il prétendra plus tard que cétait pour faire plaisir à Wynn Westcott quil avait accepté une fonction dans cet ordre, mais quil sétait rendu compte ensuite que ce qui intéressait véritablement Wynn Westcott, cétait davoir les documents des rosicruciens allemands et autrichiens quil possédait (3). En effet, lO.T.O. prétend continuer luvre des Rose-Croix du passé. Theodor Reuss présentait son organisation comme une sorte dacadémie maçonnique dont la fonction réelle était de cacher un ordre rosicrucien secret descendant directement des Rose-Croix « originaux et authentiques » (4). Il prétendait également que le quartier secret de cet ordre était à Reuss, une principauté située près de Leipzig, dans la forêt de Thuringe. Il disait avoir été initié dans cet ordre par Karl Kellner, en juillet 1893.En fait, comme lindique Gastone Ventura, Karl Kellner aurait fondé lO.T.O. avec Frantz Hartmann et Heinrich Klein, après son retour dun voyage en Orient. Karl Kellner disait avoir été initié à dantiques mystères par le moine arabe Soliman ben Aufa et par les gourous indiens de yoga tantrique Bhime Sen Pratap et Sri Amagya Paramahansa (5). Tout cela na donc rien à voir avec le rosicrucianisme. Ce nest quaprès la mort de Kellner, vers 1902, que Theodor Reuss a instauré lO.T.O. Cependant, sa légitimité est vite contestée, dautant plus que son dirigeant se livre alors à un véritable commerce de diplômes initiatiques. Papus comme dautres se laissa abuser quelque temps par Theodor Reuss, mais son organisation fut rapidement suspectée (6). Plus tard, en pleine guerre de 1914-1918, lO.T.O. se montre sous un jour nouveau en organisant un congrès pacifiste à Monte Verità (7). Rodolf von Laban y présente un spectacle rituel, lHymne au Soleil, une chorégraphie wagnérienne. En tant que membre de lO.T.O., Rodolf von Laban est aussi le secrétaire de lAlliance Internationale des Dames de la Rose-Croix, une organisation auxiliaire de lO.T.O. destinée à uvrer à la réconciliation universelle entre les peuples, sans distinction de races et de religions. LAlliance prône une économie altruiste, basée sur le partage, et estime que lart est le meilleur moyen offert aux peuples pour guérir les plaies infligées par la guerre (on retrouve là une idée chère à Joséphin Péladan). Ce projet utopique ne semble pas avoir abouti, et par la suite lO.T.O. connaîtra hélas un destin peu glorieux. Aleister Crowley contribua à le conduire vers des pratiques magiques peu recommandables, nayant rien à voir avec le Rosicrucianisme, ni avec la Franc-Maçonnerie. Nous aurons loccasion de revenir sur cet ordre lorsque nous aborderons les années 20, dans un article ultérieur. La Golden DawnDans notre article précédent, nous avons évoqué la naissance de la S.R.I.A. Pendant que sur le continent se déroulaient les événements que nous avons présentés au début de cet article, en Angleterre, les dirigeants de la S.R.I.A. créent un nouvel Ordre, lHermetic Order of the Golden Dawn, appelé aussi Golden Dawn. En 1887, William Wynn Westcott recueille des manuscrits comportant cinq rituels codés. Ces textes, qui auraient appartenu à Baal Shem Tov puis à Éliphas Lévi, auraient été trouvés chez un bouquiniste dans un exemplaire des Symboles Secrets des Rosicruciens des XVIe et XVIIe siècles. La légende veut quils comportaient ladresse dune représentante de lOrdre de la Rose-Croix en Allemagne : Anna Sprengel. Après être entrés en contact avec elle, William Wynn Westcott, Samuel Liddell Mathers et R. William Woodman fondent à Londres la loge Isis-Urania, bientôt suivie par la création de la loge Athathoor, à Auteuil. Ainsi naît lHermetic Order of the Golden Dawn, dont Samuel Mathers (le beau-frère du philosophe Henry Bergson) devient le dirigeant. Comme cest le cas pour lorigine de la plupart des organisations initiatiques, nous avons affaire à un récit mythique, car il na jamais pu être démontré quAnna Sprengel ait réellement existé, et les manuscrits codés furent probablement fabriqués par un membre de la S.R.I.A., Kenneth Mac Kenzie.La Golden Dawn possède des caractéristiques qui semblent léloigner du rosicrucianisme des XVIIe et XVIIIe siècles. En effet, ses rituels mettent en uvre une théurgie et des théories qui empruntent beaucoup à la magie et aux kabbalistes chrétiens de la Renaissance ; autant de pratiques qui avaient été délaissées par les rosicruciens du passé au profit dune mystique basée sur lalchimie spirituelle. Il est probable que les rituels de la Golden Dawn soient en grande partie inspirés de louvrage La Magie Sacrée dAbramelin, que Mathers avait beaucoup étudié (8), comme des textes dHenri Corneille Agrippa dont il utilise les écritures magiques dans ses propres livres. Lordre adopte une symbolique égyptianisante et accorde une place importante à létude du Tarot. La Golden Dawn reprend la hiérarchie des grades utilisés dans la S.R.I.A. et elle comporte un ordre intérieur, lOrdo Roseæ Rubeæ et Aureæ Crucis.Sous la direction de son Imperator, Samuel Liddell Mathers (1854-1918), la Golden Dawn connaît un succès immédiat et, entre 1888 et 1900, devient une organisation initiatique importante. De nombreux Francs-Maçons et Théosophes fréquentent ses loges qui comptent parmi ses membres des personnalités aussi illustres que William Butler Yeats (futur prix Nobel de littérature en 1923), Constance Marz, lépouse dOscar Wilde, Gérard Kelly, président de la Royal Academy... Cependant, lordre connaîtra de nombreux schismes qui donneront naissance à des organisations comme Stella Matutina, avec W. B. Yeats, Alpha Omega, puis The Inner Light avec Violet Firth (alias Dion Fortune), et The Fellowship of the Rosy-Cross, avec Arthur Edward Waite. Ajoutons à cela le cas dAleister Crowley, le mage noir qui fonda lAstrum Argentinum. Joséphin PéladanEn France, à lépoque où naît la Golden Dawn, Joséphin Péladan (1858-1918) publie Le Vice suprême (1884), un roman dans lequel il peint les murs de son temps. Cet auteur atypique va jouer un rôle important dans lévolution du rosicrucianisme du XXe siècle (9). À la lecture de son livre, on remarque quil possède une vaste connaissance de lensemble du corpus ésotérique. Il a été particulièrement marqué par lHistoire de la magie de Pierre Christian (1870), un ouvrage volumineux consacré aux sciences occultes (10). Le personnage clé du Vice suprême est Mérodack, un mage : il ne sagit pas dun occultiste de bas étage, mais dun initié qui veut mettre ses connaissances au service dun idéal élevé. Ce livre, qui comporte une préface élogieuse de Barbey dAurevilly, apporte un succès immédiat à un notre jeune auteur. Stanislas de Guaita (1861-1897) est lun de ses lecteurs les plus attentifs. Dès le mois de novembre, il écrit à Joséphin Péladan pour lui témoigner son admiration. Les deux hommes se rencontrent et deviennent amis. Comme lindique leur correspondance, Stanislas de Guaita est un néophyte en matière désotérisme. Dans lune de ses lettres, il précise dailleurs : « je noublierai pas ceci : que je dois à votre livre davoir entrepris létude de la science hermétique »(11). La Rose-Croix de ToulouseCest à son frère Adrien (1844-1885), lun des premiers homéopathes français, que Joséphin Péladan doit ses connaissances. Adrien était un disciple de Paul Lacuria (1806-1890), ecclésiastique et hermétiste chrétien(12), lui-même disciple de Fabre dOlivet. Adrien Péladan passe pour avoir été initié dans lOrdre de la Rose-Croix en 1878 par Firmin Boissin (1835-1893). Joséphin Péladan présente Firmin Boissin comme un « membre de la dernière branche de lordre, celle de Toulouse » et il en fait le « commandeur de la Rose-Croix du Temple, Prieur de Toulouse et doyen du Conseil des quatorze "(13). À cette branche toulousaine de la Rose-Croix aurait également appartenu le vicomte édouard de Lapasse (1792-1867), un ancien diplomate et médecin alchimiste toulousain (14). En effet, dès 1860, le vicomte de Lapasse évoquait la « Rose-Croix, société secrète dont il reste de nos jours quelques adeptes »(15). Sil ne se présentait pas lui-même comme membre de cet ordre, Firmin Boissin indique quil passait, à tort ou à raison, pour « le dernier membre de cette confrérie célèbre », et il précise quil « ne négligeait jamais loccasion de réhabiliter les Rose-Croix » (16). Le vicomte aimait participer aux soirées organisées chez la comtesse dAlbanès. Là, en compagnie de Charles Nodier, de Pierre Ballanche, du docteur Koreff, du comte dOurches et du fils de Cazotte, il parlait de magnétisme, dalchimie, de kabbale et de martinisme. Lors dune soirée de décembre 1839, le vicomte avait montré à lassistance un flacon de cristal de roche, rempli de « lEssence divine des Rose-Croix ». Il sagissait dune liqueur composée à partir de la rosée, quil détenait dun ermite des environs de Palerme, le prince de Balbiani. Cest lors dun séjour en Italie, entre 1825 et 1831, quil rencontra ce personnage qui passait pour être un Rose-Croix. Ce prince, qui disait avoir rencontré Cagliostro, dirigea les premiers pas du vicomte dans la pratique de lalchimie (17). Ajoutons enfin que le vicomte connaissait bien Alexandre Du Mège, jadis fondateur dun rite égyptien (18). Il lui avait dailleurs succédé à la direction de la Société Archéologique du Midi. Quen fut-il de cette Rose-Croix de Toulouse ? Le vicomte avait-il fondé un ordre rosicrucien ? À lire ce quen disent le vicomte Lapasse, Firmin Boissin ou J. Péladan, il semble que la Rose-Croix de Toulouse ne constituait pas un ordre structuré, mais quelle regroupait vers 1860 un petit cercle dadeptes parmi lesquels figurait Firmin Boissin, linitiateur dAdrien Péladan. LOrdre Kabbalistique de la Rose-CroixTandis que Joséphin savoure le succès de son premier roman, son frère Adrien meurt le 29 septembre 1885, empoisonné par un médicament mal dosé par son pharmacien. Un article annonçant son décès, dans le journal Le Messager de Toulouse, le présente comme un Rose-Croix. Le texte est signé « un R+C catholique ». Derrière cette signature, il faut voir Firmin Boissin, le rédacteur en chef de ce journal. Durant cette période, lamitié entre Joséphin Péladan et Stanislas de Guaita se précise, et sur les conseils de lécrivain, ce dernier entre en relation avec Firmin Boissin. Le 12 août 1886, Stanislas de Guaita apprend à Joséphin quil a reçu une longue et savante lettre de son ami « bois+sin ». La manière dont il écrit ce nom, avec une croix en son centre, est étrange, et il est curieux de constater quaprès cette correspondance, Stanislas de Guaita signera ses lettres avec la formule « r+c » et appellera Joséphin Péladan « mon cher Frère » (19). Faut-il en conclure quil avait été reçu dans lordre par Firmin Boissin ? À partir de ce moment, les événements vont se précipiter. En effet, à cette époque de nombreux occultistes parisiens sont membres de la Société Théosophique. Cependant, ils restent déçus par un enseignement trop orientaliste. Papus, qui vient de publier son Traité élémentaire de science occulte (1888), veut restaurer la tradition occidentale et faire de loccultisme une science à légale de celles quon enseigne dans les universités. Cest autour de ce projet que naît la revue LInitiation en octobre 1888. Cherchant à se placer sous les auspices dune tradition séculaire, sous la houlette de Papus, les occultistes tenteront de faire de la Rose-Croix et du Martinisme la pierre dangle du nouveau temple quils veulent élever. Joséphin Péladan et Stanislas de Guaita vont sassocier à ce projet, et alors que la Rose-Croix sendort à Toulouse, ils décident de la rénover. « Lordre antique de la Rose-Croix était sur le point de séteindre, il y a trois ans [lauteur parle en 1890], quand deux héritiers directs de ses augustes traditions résolurent de la rénover, en laffermissant sur de nouvelles bases [ ] et maintenant la vie circule à flots dans lorganisme mystique du colosse rajeuni » (20). Ainsi, en passant de Toulouse à Paris (1887-1888), la Rose-Croix rénovée devient lOrdre Kabbalistique de la Rose-Croix. Cet ordre est dirigé par un Suprême Conseil de douze membres, dont six doivent rester inconnus, leur rôle consistant à réédifier lorganisation si pour une cause quelconque elle venait à être dissoute. Parmi ceux qui, à une époque ou une autre, furent membres du « Conseil des douze », signalons Stanislas de Guaita, Joséphin Péladan, Papus, A. Gabrol, Henry Thorion, F.-Ch. Barlet, Augustin Chaboseau, Victor-émile Michelet, Sédir et Marc Haven. Lordre est structuré autour dune hiérarchie de trois grades acquis par examen (bachelier en kabbale, licencié en kabbale et docteur en kabbale), et lentrée dans lordre est réservée aux martinistes titulaires du degré S ... I ... La Rose-Croix du Temple et du GraalGrâce à la revue LInitiation, lordre se fait connaître, et rapidement la cohorte des occultistes de la Belle Époque vient frapper à la porte du temple. Stanislas de Guaita, qui vit en ermite dans son rez-de-chaussée de lavenue Trudaine, laisse Papus organiser les choses. La personnalité fantasque dun artiste tel que Joséphin Péladan nest guère adaptée à lassociation avec lhomme de tête, lorganisateur quest Papus. Ce dernier veut ouvrir lordre et lui donner de lextension. À linverse, Joséphin Péladan veut en réserver laccès à des initiés sélectionnés et nest pas daccord avec laspect maçonnique que Papus veut donner à lordre. Les positions des deux hommes sont difficilement conciliables, dautant plus que Joséphin Péladan reproche à Papus son goût pour loccultisme et la magie. Comme labbé Alta, lun des membres éminents de lOrdre Kabbalistique de la Rose-Croix, Joséphin reproche à Papus de confondre occultisme et ésotérisme. Le 17 février 1891, Péladan adresse à Papus une lettre de rupture qui sera publiée dans le numéro davril de la revue LInitiation. Héritier dune tradition quil considère être en train déchapper à sa mission, Péladan décide duvrer dune manière différente et crée en mai 1891 lOrdre de la Rose-Croix du Temple et du Graal (dit aussi Ordre de la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal), dont il avait déjà tracé lesquisse dans son premier roman en 1884. En juin 1891, il se présente comme le Grand Maître de ce nouvel ordre, sous le nom de Sâr Mérodack Péladan. Cet événement donne lieu à plusieurs articles dans le Figaro, et cette large publicité irrite profondément Papus et ses amis qui dénoncent le schisme de Péladan. La magie de lartBien quil se place sous la triple bannière des Rose-Croix, des Templiers et du Graal, lordre instauré par Joséphin Péladan nest pas réellement une société initiatique. Il se présente davantage comme une confrérie rassemblant des artistes. Son fondateur le définit comme « une confrérie de charité intellectuelle, consacrée à laccomplissement des uvres de miséricorde selon le Saint-Esprit, dont il sefforce daugmenter la Gloire et de préparer le Règne » (21). Son but est de restaurer le culte de lidéal, avec la Tradition pour base et la beauté pour moyen. En effet, pour Joséphin Péladan, la beauté exprimée par les uvres dart peut conduire lhomme vers Dieu. Pour lui, lart a donc une mission divine, et luvre parfaite est celle qui est capable délever lâme. Dans une époque quil considère en pleine dégénérescence, il est convaincu que la magie de lart est le meilleur moyen de sauver lOccident dun désastre imminent. Lactivité de lOrdre de la Rose-Croix du Temple et du Graal est donc entièrement consacrée à lorganisation de salons, dexpositions et de soirées dédiées aux beaux-arts. Les salons de la Rose-CroixUn premier Salon de la Rose+Croix est organisé du 10 mars au 10 avril 1892 à la célèbre galerie parisienne Durant-Ruel (22) Le salon est inauguré avec cérémonial, sur une musique spécialement composée par érik Satie, le compositeur officiel de lordre (23). Les journées sont prolongées par les Soirées de la Rose+Croix, consacrées à la musique et au théâtre. Le Sâr Péladan y donne aussi des conférences sur lart et la mystique, et on écoute des uvres de Vincent dIndy, de César Franck, de Richard Wagner, de Palestrina, dérik Satie et de Benedictus. Rémy de Gourmont, dans sa chronique du Mercure de France, qualifie le premier Salon de la Rose-Croix comme étant « la grande manifestation artistique de lannée ». La foule est si importante que la préfecture doit intervenir pour régler la circulation, car la rue est obstruée par les visiteurs. Après la fermeture des portes, on compte plus de 22 000 visiteurs. Le succès est considérable et la présence dartistes étrangers lui donne un retentissement mondial. Les Salons de la Rose-Croix sinscrivent dans le mouvement artistique appelé Symbolisme. Ils en constituent dailleurs lun des épisodes les plus marquants. Il y aura au total six Salons de la Rose-Croix. Le dernier est organisé dans la prestigieuse galerie Georges-Petit en 1897. Après celui-ci, Joséphin Péladan prononce la mise en sommeil de son ordre : « Je rends les armes. La formule dart que jai défendue est maintenant admise partout, et pourquoi se souviendrait-on du guide qui a montré le gué, puisque le fleuve est passé ». Jusquà sa mort, en 1918, il continuera son activité littéraire (environ quatre-vingt-dix volumes : romans, pièces de théâtre, études sur lart ou lésotérisme). Le comte de FalkensteinPendant ce temps, lOrdre Kabbalistique de la Rose-Croix continue tant bien que mal ses activités. Cependant, lordre ne possède pas de racines solides, et laspect occultiste que lui a donné Papus léloigne de lesprit du rosicrucianisme des origines. Cest sans doute pour cette raison quil se sclérose rapidement. Comme le précise Victor-Émile Michelet, lun de ses anciens membres, lordre « neut pas une grande portée et tombait en sommeil avant même la mort prématurée de lorganisateur » (24). En effet, lannée même où les Salons de la Rose-Croix referment leurs portes, lOrdre Kabbalistique de la Rose-Croix perd son Grand Maître, quand, le 19 décembre 1897, Stanislas de Guaita meurt prématurément. F.-Ch. Barlet (Albert Faucheux) est élu à sa succession, mais préfère laisser dans linactivité un ordre qui nexista quà létat embryonnaire. Il semble que le nouveau grand maître de lOrdre Kabbalistique de la Rose-Croix sinterroge alors sur les origines du rosicrucianisme. En juillet 1898, il publie dans LInitiation une traduction dHistoire de lOrdre de la Rose-Croix, un texte de Karl Kiesewetter. Ce dernier affirme que lordre aurait existé bien avant lédition des Manifestes (1614-1615). Il évoque lhistoire de lordre à travers la vie de quelques-uns de ses dirigeants, comme le comte de Falkenstein, qui aurait été son Imperator en 1374, ou Johann Karl Friesen, Imperator en 1468. Tout cela tient de la légende, car les sources auxquelles se réfère Karl Kiesewetter sont sans valeur historique, que ce soit le manuscrit sur lequel il se base pour avancer ces assertions, qui nest quune copie de la fin du XVIIIe siècle, ou les références quil indique, comme le texte du volume IV du Theatrum Chemicum, qui ne comporte pas les citations sur lesquelles il sappuie(25). Il est probable quen cautionnant ce texte, Papus et Barlet tentaient de se différencier des divers courants rosicruciens de leur époque qui se réclamaient du rosicrucianisme du XVIIe siècle (S.R.I.A., Golden Dawn et lOrdre de la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal) en se plaçant sous une autorité plus ancienne. Cependant, ils échouèrent dans ce projet. F.-Ch. Barlet soriente alors vers dautres directions avec lH.B. of L., tandis que Papus prend de plus en plus de distance avec loccultisme. La guerre de 1914-1918 mettra fin à la grande époque des mages. Après cette période, souvent dune manière illégale, certains tenteront, sans plus de succès, de poursuivre les activités de lordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Le projet de Joséphin Péladan avait été repris, en mars 1908, par la Confrérie de la Rosace. Ce groupe, sous la direction de Frère Angel, ne rassembla guère plus de quatre disciples avec lesquels il organisa une première exposition en mai 1909, une deuxième en mai 1911 et une troisième en octobre 1912, puis cessa dexister.La Roseraie des Mages navait pas réussi à produire des fleurs suffisamment viables. Cependant, chacune avait joué un rôle non négligeable en relançant lintérêt des chercheurs pour les sciences de lésotérisme, à une époque où lévolution des sciences et de lindustrie bouleversait lorganisation de la société. Même si les disciples des mages ont trop souvent confondu occultisme, ésotérisme et mysticisme, leur quête a contribué à perpétuer un héritage propre à nourrir les interrogations de lhomme sur ses origines et sa destinée. Mais la roseraie de Toulouse va bientôt produire un nouveau rameau. En effet, pendant cette période, un jeune américain, H. Spencer Lewis, viendra à la rencontre de la Rose-Croix dans la ville rose. De ce voyage naîtra bientôt lAncien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, qui va connaître un rayonnement mondial, au point de devenir lune des organisations initiatiques majeures de lépoque moderne. Extrait de la revue Rose+Croix n° 202 - été 2002 © Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres : 1.
Ce mouvement connaîtra
aussi certaines dérives où se mêlent retour à la
nature et cultes primitifs, nationalisme, anarchisme, culte de la beauté du
corps et des races dexception. |
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