début

14 - La Roseraie des mages

par Christian Rebisse

Golden DawnEntre la dernière moitié du XIXe siècle et la première moitié du siècle suivant, on assiste à une floraison d’ordres rosicruciens. Ces mouvements n’ont généralement rien de commun avec ce que nous connaissons de la Rose-Croix du passé, mais chacun tente avec plus ou moins de succès de se placer sous ses auspices. Après avoir évoqué la création de quelques-uns de ces groupes dans notre article précédent, nous allons continuer nos investigations en pénétrant dans la « Roseraie des mages. »

Monte Verità

     En ce XIXe siècle, l’Europe est secouée par l’arrivée de l’industrialisation qui bouleverse l’organisation sociale. Cette crise est particulièrement ressentie en Allemagne où des signes de rejet du monde industriel apparaissent dès 1870. Ainsi, en réponse à l’urbanisation engendrée par une nouvelle organisation du travail, apparaît le Naturisme. On tente de fuir la pollution des villes, de créer des communautés et des « cités jardins » pour vivre en harmonie avec la nature. Ceux qui partagent ce point de vue se regroupent bientôt autour du mouvement de Réforme de la vie (Lebensreform, 1892). Contrairement à la Réforme appelée par les rosicruciens du XVIIe siècle et dans les utopies littéraires qui lui succédèrent, le progrès scientifique est ressenti comme une menace au XIXe siècle. Le mouvement de Réforme de la vie draine les adeptes du végétarisme, du naturisme, du spiritisme, des médecines naturelles, de l’hygiénisme, de la Société Théosophique, ainsi que des artistes (1). Dans cette mouvance, un théosophe suisse, Alfredo Pioda, tente d’établir en 1889 un couvent laïque. Le groupe prend le nom de Fraternitas et s’installe sur le mont Vérité (monte Verità), près d’Ascona (Tessin, Suisse). Frantz Hartmann et la comtesse Wachtmeister, des familiers d’Héléna Petrovna Blavatsky, participent à ce projet éphémère. C’est sans doute cette expérience qui inspirera à Frantz Hartmann « Une institution rosicrucienne en Suisse », le chapitre qu’il ajoutera aux éditions successives de son roman initiatique Une Aventure chez les Rose-Croix. Des cendres de Fraternitas, Henri Oedenkoven et Ida Hofmann font naître en 1900 Monte Verità, une communauté du même type (2). Nombreux seront ceux qui fréquenteront Monte Verità, comme l’écrivain Herman Hess, le futur philosophe Martin Buber, le politicien Gustav Landauer, Émile Jacques-Dalcroze, l’inventeur de la gymnastique rythmique, ou Rudolf von Laban, le chorégraphe et théoricien de la danse.

Les Templiers d’Orient

     Dans le sillage de Monte Verità, s’installe bientôt Verita Mystica, une loge de l’Ordo Templi Orientis (O.T.O). Cet ordre, créé vers 1893, est alors animé par Theodor Reuss, le dirigeant depuis 1902 de la branche allemande de la S.R.I.A. (Societas Rosicruciana in Anglia). Dans une lettre à H. Spencer Lewis, il prétendra plus tard que c’était pour faire plaisir à Wynn Westcott qu’il avait accepté une fonction dans cet ordre, mais qu’il s’était rendu compte ensuite que ce qui intéressait véritablement Wynn Westcott, c’était d’avoir les documents des rosicruciens allemands et autrichiens qu’il possédait (3). En effet, l’O.T.O. prétend continuer l’œuvre des Rose-Croix du passé. Theodor Reuss présentait son organisation comme une sorte d’académie maçonnique dont la fonction réelle était de cacher un ordre rosicrucien secret descendant directement des Rose-Croix « originaux et authentiques » (4).

Il prétendait également que le quartier secret de cet ordre était à Reuss, une principauté située près de Leipzig, dans la forêt de Thuringe. Il disait avoir été initié dans cet ordre par Karl Kellner, en juillet 1893.En fait, comme l’indique Gastone Ventura, Karl Kellner aurait fondé l’O.T.O. avec Frantz Hartmann et Heinrich Klein, après son retour d’un voyage en Orient. Karl Kellner disait avoir été initié à d’antiques mystères par le moine arabe Soliman ben Aufa et par les gourous indiens de yoga tantrique Bhime Sen Pratap et Sri Amagya Paramahansa (5). Tout cela n’a donc rien à voir avec le rosicrucianisme. Ce n’est qu’après la mort de Kellner, vers 1902, que Theodor Reuss a instauré l’O.T.O. Cependant, sa légitimité est vite contestée, d’autant plus que son dirigeant se livre alors à un véritable commerce de diplômes initiatiques. Papus comme d’autres se laissa abuser quelque temps par Theodor Reuss, mais son organisation fut rapidement suspectée (6).

Plus tard, en pleine guerre de 1914-1918, l’O.T.O. se montre sous un jour nouveau en organisant un congrès pacifiste à Monte Verità (7). Rodolf von Laban y présente un spectacle rituel, l’Hymne au Soleil, une chorégraphie wagnérienne. En tant que membre de l’O.T.O., Rodolf von Laban est aussi le secrétaire de l’Alliance Internationale des Dames de la Rose-Croix, une organisation auxiliaire de l’O.T.O. destinée à œuvrer à la réconciliation universelle entre les peuples, sans distinction de races et de religions. L’Alliance prône une économie altruiste, basée sur le partage, et estime que l’art est le meilleur moyen offert aux peuples pour guérir les plaies infligées par la guerre (on retrouve là une idée chère à Joséphin Péladan). Ce projet utopique ne semble pas avoir abouti, et par la suite l’O.T.O. connaîtra hélas un destin peu glorieux. Aleister Crowley contribua à le conduire vers des pratiques magiques peu recommandables, n’ayant rien à voir avec le Rosicrucianisme, ni avec la Franc-Maçonnerie. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet ordre lorsque nous aborderons les années 20, dans un article ultérieur.

La Golden Dawn

     Dans notre article précédent, nous avons évoqué la naissance de la S.R.I.A. Pendant que sur le continent se déroulaient les événements que nous avons présentés au début de cet article, en Angleterre, les dirigeants de la S.R.I.A. créent un nouvel Ordre, l’Hermetic Order of the Golden Dawn, appelé aussi Golden Dawn. En 1887, William Wynn Westcott recueille des manuscrits comportant cinq rituels codés. Ces textes, qui auraient appartenu à Baal Shem Tov puis à Éliphas Lévi, auraient été trouvés chez un bouquiniste dans un exemplaire des Symboles Secrets des Rosicruciens des XVIe et XVIIe siècles.

La légende veut qu’ils comportaient l’adresse d’une représentante de l’Ordre de la Rose-Croix en Allemagne : Anna Sprengel. Après être entrés en contact avec elle, William Wynn Westcott, Samuel Liddell Mathers et R. William Woodman fondent à Londres la loge Isis-Urania, bientôt suivie par la création de la loge Athathoor, à Auteuil. Ainsi naît l’Hermetic Order of the Golden Dawn, dont Samuel Mathers (le beau-frère du philosophe Henry Bergson) devient le dirigeant. Comme c’est le cas pour l’origine de la plupart des organisations initiatiques, nous avons affaire à un récit mythique, car il n’a jamais pu être démontré qu’Anna Sprengel ait réellement existé, et les manuscrits codés furent probablement fabriqués par un membre de la S.R.I.A., Kenneth Mac Kenzie.La Golden Dawn possède des caractéristiques qui semblent l’éloigner du rosicrucianisme des XVIIe et XVIIIe siècles. En effet, ses rituels mettent en œuvre une théurgie et des théories qui empruntent beaucoup à la magie et aux kabbalistes chrétiens de la Renaissance ; autant de pratiques qui avaient été délaissées par les rosicruciens du passé au profit d’une mystique basée sur l’alchimie spirituelle.

Il est probable que les rituels de la Golden Dawn soient en grande partie inspirés de l’ouvrage La Magie Sacrée d’Abramelin, que Mathers avait beaucoup étudié (8), comme des textes d’Henri Corneille Agrippa dont il utilise les écritures magiques dans ses propres livres. L’ordre adopte une symbolique égyptianisante et accorde une place importante à l’étude du Tarot. La Golden Dawn reprend la hiérarchie des grades utilisés dans la S.R.I.A. et elle comporte un ordre intérieur, l’Ordo Roseæ Rubeæ et Aureæ Crucis.Sous la direction de son Imperator, Samuel Liddell Mathers (1854-1918), la Golden Dawn connaît un succès immédiat et, entre 1888 et 1900, devient une organisation initiatique importante. De nombreux Francs-Maçons et Théosophes fréquentent ses loges qui comptent parmi ses membres des personnalités aussi illustres que William Butler Yeats (futur prix Nobel de littérature en 1923), Constance Marz, l’épouse d’Oscar Wilde, Gérard Kelly, président de la Royal Academy... Cependant, l’ordre connaîtra de nombreux schismes qui donneront naissance à des organisations comme Stella Matutina, avec W. B. Yeats, Alpha Omega, puis The Inner Light avec Violet Firth (alias Dion Fortune), et The Fellowship of the Rosy-Cross, avec Arthur Edward Waite. Ajoutons à cela le cas d’Aleister Crowley, le mage noir qui fonda l’Astrum Argentinum.

Joséphin Péladan

     En France, à l’époque où naît la Golden Dawn, Joséphin Péladan (1858-1918) publie Le Vice suprême (1884), un roman dans lequel il peint les mœurs de son temps. Cet auteur atypique va jouer un rôle important dans l’évolution du rosicrucianisme du XXe siècle (9). À la lecture de son livre, on remarque qu’il possède une vaste connaissance de l’ensemble du corpus ésotérique. Il a été particulièrement marqué par l’Histoire de la magie de Pierre Christian (1870), un ouvrage volumineux consacré aux sciences occultes (10). Le personnage clé du Vice suprême est Mérodack, un mage : il ne s’agit pas d’un occultiste de bas étage, mais d’un initié qui veut mettre ses connaissances au service d’un idéal élevé. Ce livre, qui comporte une préface élogieuse de Barbey d’Aurevilly, apporte un succès immédiat à un notre jeune auteur. Stanislas de Guaita (1861-1897) est l’un de ses lecteurs les plus attentifs. Dès le mois de novembre, il écrit à Joséphin Péladan pour lui témoigner son admiration. Les deux hommes se rencontrent et deviennent amis. Comme l’indique leur correspondance, Stanislas de Guaita est un néophyte en matière d’ésotérisme. Dans l’une de ses lettres, il précise d’ailleurs : « je n’oublierai pas ceci : que je dois à votre livre d’avoir entrepris l’étude de la science hermétique »(11).

La Rose-Croix de Toulouse

     C’est à son frère Adrien (1844-1885), l’un des premiers homéopathes français, que Joséphin Péladan doit ses connaissances. Adrien était un disciple de Paul Lacuria (1806-1890), ecclésiastique et hermétiste chrétien(12), lui-même disciple de Fabre d’Olivet. Adrien Péladan passe pour avoir été initié dans l’Ordre de la Rose-Croix en 1878 par Firmin Boissin (1835-1893). Joséphin Péladan présente Firmin Boissin comme un « membre de la dernière branche de l’ordre, celle de Toulouse » et il en fait le « commandeur de la Rose-Croix du Temple, Prieur de Toulouse et doyen du Conseil des quatorze "(13). À cette branche toulousaine de la Rose-Croix aurait également appartenu le vicomte édouard de Lapasse (1792-1867), un ancien diplomate et médecin alchimiste toulousain (14). En effet, dès 1860, le vicomte de Lapasse évoquait la «  Rose-Croix, société secrète dont il reste de nos jours quelques adeptes »(15). S’il ne se présentait pas lui-même comme membre de cet ordre, Firmin Boissin indique qu’il passait, à tort ou à raison, pour « le dernier membre de cette confrérie célèbre », et il précise qu’il « ne négligeait jamais l’occasion de réhabiliter les Rose-Croix » (16).

Le vicomte aimait participer aux soirées organisées chez la comtesse d’Albanès. Là, en compagnie de Charles Nodier, de Pierre Ballanche, du docteur Koreff, du comte d’Ourches et du fils de Cazotte, il parlait de magnétisme, d’alchimie, de kabbale et de martinisme. Lors d’une soirée de décembre 1839, le vicomte avait montré à l’assistance un flacon de cristal de roche, rempli de « l’Essence divine des Rose-Croix ». Il s’agissait d’une liqueur composée à partir de la rosée, qu’il détenait d’un ermite des environs de Palerme, le prince de Balbiani. C’est lors d’un séjour en Italie, entre 1825 et 1831, qu’il rencontra ce personnage qui passait pour être un Rose-Croix. Ce prince, qui disait avoir rencontré Cagliostro, dirigea les premiers pas du vicomte dans la pratique de l’alchimie (17). Ajoutons enfin que le vicomte connaissait bien Alexandre Du Mège, jadis fondateur d’un rite égyptien (18). Il lui avait d’ailleurs succédé à la direction de la Société Archéologique du Midi. Qu’en fut-il de cette Rose-Croix de Toulouse ? Le vicomte avait-il fondé un ordre rosicrucien ? À lire ce qu’en disent le vicomte Lapasse, Firmin Boissin ou J. Péladan, il semble que la Rose-Croix de Toulouse ne constituait pas un ordre structuré, mais qu’elle regroupait vers 1860 un petit cercle d’adeptes parmi lesquels figurait Firmin Boissin, l’initiateur d’Adrien Péladan.

L’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix

     Tandis que Joséphin savoure le succès de son premier roman, son frère Adrien meurt le 29 septembre 1885, empoisonné par un médicament mal dosé par son pharmacien. Un article annonçant son décès, dans le journal Le Messager de Toulouse, le présente comme un Rose-Croix. Le texte est signé « un R+C catholique ». Derrière cette signature, il faut voir Firmin Boissin, le rédacteur en chef de ce journal. Durant cette période, l’amitié entre Joséphin Péladan et Stanislas de Guaita se précise, et sur les conseils de l’écrivain, ce dernier entre en relation avec Firmin Boissin. Le 12 août 1886, Stanislas de Guaita apprend à Joséphin qu’il a reçu une longue et savante lettre de son ami « bois+sin ». La manière dont il écrit ce nom, avec une croix en son centre, est étrange, et il est curieux de constater qu’après cette correspondance, Stanislas de Guaita signera ses lettres avec la formule « r+c  » et appellera Joséphin Péladan « mon cher Frère » (19). Faut-il en conclure qu’il avait été reçu dans l’ordre par Firmin Boissin ?

À partir de ce moment, les événements vont se précipiter. En effet, à cette époque de nombreux occultistes parisiens sont membres de la Société Théosophique. Cependant, ils restent déçus par un enseignement trop orientaliste. Papus, qui vient de publier son Traité élémentaire de science occulte (1888), veut restaurer la tradition occidentale et faire de l’occultisme une science à l’égale de celles qu’on enseigne dans les universités. C’est autour de ce projet que naît la revue L’Initiation en octobre 1888. Cherchant à se placer sous les auspices d’une tradition séculaire, sous la houlette de Papus, les occultistes tenteront de faire de la Rose-Croix et du Martinisme la pierre d’angle du nouveau temple qu’ils veulent élever. Joséphin Péladan et Stanislas de Guaita vont s’associer à ce projet, et alors que la Rose-Croix s’endort à Toulouse, ils décident de la rénover. « L’ordre antique de la Rose-Croix était sur le point de s’éteindre, il y a trois ans [l’auteur parle en 1890], quand deux héritiers directs de ses augustes traditions résolurent de la rénover, en l’affermissant sur de nouvelles bases […] et maintenant la vie circule à flots dans l’organisme mystique du colosse rajeuni » (20). Ainsi, en passant de Toulouse à Paris (1887-1888), la Rose-Croix rénovée devient l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Cet ordre est dirigé par un Suprême Conseil de douze membres, dont six doivent rester inconnus, leur rôle consistant à réédifier l’organisation si pour une cause quelconque elle venait à être dissoute. Parmi ceux qui, à une époque ou une autre, furent membres du « Conseil des douze », signalons Stanislas de Guaita, Joséphin Péladan, Papus, A. Gabrol, Henry Thorion, F.-Ch. Barlet, Augustin Chaboseau, Victor-émile Michelet, Sédir et Marc Haven. L’ordre est structuré autour d’une hiérarchie de trois grades acquis par examen (bachelier en kabbale, licencié en kabbale et docteur en kabbale), et l’entrée dans l’ordre est réservée aux martinistes titulaires du degré S ... I ...

La Rose-Croix du Temple et du Graal

     Grâce à la revue L’Initiation, l’ordre se fait connaître, et rapidement la cohorte des occultistes de la Belle Époque vient frapper à la porte du temple. Stanislas de Guaita, qui vit en ermite dans son rez-de-chaussée de l’avenue Trudaine, laisse Papus organiser les choses. La personnalité fantasque d’un artiste tel que Joséphin Péladan n’est guère adaptée à l’association avec l’homme de tête, l’organisateur qu’est Papus. Ce dernier veut ouvrir l’ordre et lui donner de l’extension. À l’inverse, Joséphin Péladan veut en réserver l’accès à des initiés sélectionnés et n’est pas d’accord avec l’aspect maçonnique que Papus veut donner à l’ordre. Les positions des deux hommes sont difficilement conciliables, d’autant plus que Joséphin Péladan reproche à Papus son goût pour l’occultisme et la magie. Comme l’abbé Alta, l’un des membres éminents de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, Joséphin reproche à Papus de confondre occultisme et ésotérisme. Le 17 février 1891, Péladan adresse à Papus une lettre de rupture qui sera publiée dans le numéro d’avril de la revue L’Initiation. Héritier d’une tradition qu’il considère être en train d’échapper à sa mission, Péladan décide d’œuvrer d’une manière différente et crée en mai 1891 l’Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal (dit aussi Ordre de la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal), dont il avait déjà tracé l’esquisse dans son premier roman en 1884. En juin 1891, il se présente comme le Grand Maître de ce nouvel ordre, sous le nom de Sâr Mérodack Péladan. Cet événement donne lieu à plusieurs articles dans le Figaro, et cette large publicité irrite profondément Papus et ses amis qui dénoncent le schisme de Péladan.

La magie de l’art

     Bien qu’il se place sous la triple bannière des Rose-Croix, des Templiers et du Graal, l’ordre instauré par Joséphin Péladan n’est pas réellement une société initiatique. Il se présente davantage comme une confrérie rassemblant des artistes. Son fondateur le définit comme « une confrérie de charité intellectuelle, consacrée à l’accomplissement des œuvres de miséricorde selon le Saint-Esprit, dont il s’efforce d’augmenter la Gloire et de préparer le Règne » (21). Son but est de restaurer le culte de l’idéal, avec la Tradition pour base et la beauté pour moyen. En effet, pour Joséphin Péladan, la beauté exprimée par les œuvres d’art peut conduire l’homme vers Dieu. Pour lui, l’art a donc une mission divine, et l’œuvre parfaite est celle qui est capable d’élever l’âme. Dans une époque qu’il considère en pleine dégénérescence, il est convaincu que la magie de l’art est le meilleur moyen de sauver l’Occident d’un désastre imminent. L’activité de l’Ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal est donc entièrement consacrée à l’organisation de salons, d’expositions et de soirées dédiées aux beaux-arts.

Les salons de la Rose-Croix

     Un premier Salon de la Rose+Croix est organisé du 10 mars au 10 avril 1892 à la célèbre galerie parisienne Durant-Ruel (22) Le salon est inauguré avec cérémonial, sur une musique spécialement composée par érik Satie, le compositeur officiel de l’ordre (23). Les journées sont prolongées par les Soirées de la Rose+Croix, consacrées à la musique et au théâtre. Le Sâr Péladan y donne aussi des conférences sur l’art et la mystique, et on écoute des œuvres de Vincent d’Indy, de César Franck, de Richard Wagner, de Palestrina, d’érik Satie et de Benedictus. Rémy de Gourmont, dans sa chronique du Mercure de France, qualifie le premier Salon de la Rose-Croix comme étant « la grande manifestation artistique de l’année ». La foule est si importante que la préfecture doit intervenir pour régler la circulation, car la rue est obstruée par les visiteurs. Après la fermeture des portes, on compte plus de 22 000 visiteurs. Le succès est considérable et la présence d’artistes étrangers lui donne un retentissement mondial. Les Salons de la Rose-Croix s’inscrivent dans le mouvement artistique appelé Symbolisme. Ils en constituent d’ailleurs l’un des épisodes les plus marquants. Il y aura au total six Salons de la Rose-Croix. Le dernier est organisé dans la prestigieuse galerie Georges-Petit en 1897. Après celui-ci, Joséphin Péladan prononce la mise en sommeil de son ordre : « Je rends les armes. La formule d’art que j’ai défendue est maintenant admise partout, et pourquoi se souviendrait-on du guide qui a montré le gué, puisque le fleuve est passé ». Jusqu’à sa mort, en 1918, il continuera son activité littéraire (environ quatre-vingt-dix volumes : romans, pièces de théâtre, études sur l’art ou l’ésotérisme).

Le comte de Falkenstein

     Pendant ce temps, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix continue tant bien que mal ses activités. Cependant, l’ordre ne possède pas de racines solides, et l’aspect occultiste que lui a donné Papus l’éloigne de l’esprit du rosicrucianisme des origines. C’est sans doute pour cette raison qu’il se sclérose rapidement. Comme le précise Victor-Émile Michelet, l’un de ses anciens membres, l’ordre « n’eut pas une grande portée et tombait en sommeil avant même la mort prématurée de l’organisateur » (24). En effet, l’année même où les Salons de la Rose-Croix referment leurs portes, l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix perd son Grand Maître, quand, le 19 décembre 1897, Stanislas de Guaita meurt prématurément. F.-Ch. Barlet (Albert Faucheux) est élu à sa succession, mais préfère laisser dans l’inactivité un ordre qui n’exista qu’à l’état embryonnaire. Il semble que le nouveau grand maître de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix s’interroge alors sur les origines du rosicrucianisme.

En juillet 1898, il publie dans L’Initiation une traduction d’Histoire de l’Ordre de la Rose-Croix, un texte de Karl Kiesewetter. Ce dernier affirme que l’ordre aurait existé bien avant l’édition des Manifestes (1614-1615). Il évoque l’histoire de l’ordre à travers la vie de quelques-uns de ses dirigeants, comme le comte de Falkenstein, qui aurait été son Imperator en 1374, ou Johann Karl Friesen, Imperator en 1468. Tout cela tient de la légende, car les sources auxquelles se réfère Karl Kiesewetter sont sans valeur historique, que ce soit le manuscrit sur lequel il se base pour avancer ces assertions, qui n’est qu’une copie de la fin du XVIIIe siècle, ou les références qu’il indique, comme le texte du volume IV du Theatrum Chemicum, qui ne comporte pas les citations sur lesquelles il s’appuie(25). Il est probable qu’en cautionnant ce texte, Papus et Barlet tentaient de se différencier des divers courants rosicruciens de leur époque qui se réclamaient du rosicrucianisme du XVIIe siècle (S.R.I.A., Golden Dawn et l’Ordre de la Rose-Croix Catholique du Temple et du Graal) en se plaçant sous une autorité plus ancienne. Cependant, ils échouèrent dans ce projet. F.-Ch. Barlet s’oriente alors vers d’autres directions avec l’H.B. of L., tandis que Papus prend de plus en plus de distance avec l’occultisme. La guerre de 1914-1918 mettra fin à la grande époque des mages.

Après cette période, souvent d’une manière illégale, certains tenteront, sans plus de succès, de poursuivre les activités de l’ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Le projet de Joséphin Péladan avait été repris, en mars 1908, par la Confrérie de la Rosace. Ce groupe, sous la direction de Frère Angel, ne rassembla guère plus de quatre disciples avec lesquels il organisa une première exposition en mai 1909, une deuxième en mai 1911 et une troisième en octobre 1912, puis cessa d’exister.La Roseraie des Mages n’avait pas réussi à produire des fleurs suffisamment viables. Cependant, chacune avait joué un rôle non négligeable en relançant l’intérêt des chercheurs pour les sciences de l’ésotérisme, à une époque où l’évolution des sciences et de l’industrie bouleversait l’organisation de la société. Même si les disciples des mages ont trop souvent confondu occultisme, ésotérisme et mysticisme, leur quête a contribué à perpétuer un héritage propre à nourrir les interrogations de l’homme sur ses origines et sa destinée. Mais la roseraie de Toulouse va bientôt produire un nouveau rameau. En effet, pendant cette période, un jeune américain, H. Spencer Lewis, viendra à la rencontre de la Rose-Croix dans la ville rose. De ce voyage naîtra bientôt l’Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, qui va connaître un rayonnement mondial, au point de devenir l’une des organisations initiatiques majeures de l’époque moderne.

Extrait de la revue Rose+Croix n° 202 - été 2002

© Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres :
Rose-Croix, Histoire et mystères, Christian Rebisse –éd. Diffusion Traditionnelle.
Il est protégé par un copyright.

Notes :

1. Ce mouvement connaîtra aussi certaines dérives où se mêlent retour à la nature et cultes primitifs, nationalisme, anarchisme, culte de la beauté du corps et des races d’exception.
2. Voir, de Philippe Baillet, " Monte Verità (1900-1920) ou la complexité du "romantisme anticapitaliste" ", revue Politica Hermetica n° 14, 2000, p. 199-218.
3. Lettre du 12 septembre 1921 à H. Spencer Lewis, archives A.M.O.R.C.
4. Lettre de Theodor Reuss à H. Spencer Lewis du 10 juin 1921, Archives A.M.O.R.C.
5. Les Rites maçonniques de Misraïm et Memphis, Maisonneuve & Larose, Paris, 1986, p. 78.
6. Voir " L’Affaire Théodore Reuss " dans la revue L’Acacia, de janvier à juin 1907, p. 27-28, 202-204, 293-303, 387-389, 466-467.
7. Voir " Dal monte Verità, Congresso Anazionale Cooper O.T.O. ", dans Dovere, journal italien du 28/8/1917.
8. En 1898, Mathers publie une traduction anglaise de La Magie Sacrée que Dieu donna à Moyse, Aaron, David, Salomon, et à d’autres Prophètes, et qui enseigne la Vraie Sapience Divine, laissée par Abraham fils de Simon, à son fils Lamech, traduite de l’hébreu en latin à Venise en 1458, un livre qui traite de magie angélique.
9. Pour une information plus complète sur ce personnage, on peut consulter : Joséphin Péladan 1858-1918, essai sur une maladie du lyrisme, Christophe Beaufils, Grenoble, 1993, Jérôme Million et La Pensée et les secrets du Sâr Joséphin Péladan, éd. Bertholet, vol. I à IV, Lausanne, 1952-1958, éd. Rosicruciennes.
10. Même s’il est postérieur aux livres d’Éliphas Lévi, cet ouvrage, véritable encyclopédie de l’ésotérisme en 666 pages, les dépasse sur bien des points.
11. Lettre du 15 novembre 1884 à Joséphin Péladan. Lettres inédites de Stanislas de Guaita au Sâr Joséphin Péladan, éditées par E. Bertholet et E. Dantinne, Neuchâtel, 1952, éd. Rosicruciennes.
12. Il a publié Les Harmonies de l’Être exprimées par les nombres (1844). Sur cet auteur, voir, de Robert Amadou, " Un Grand méconnu : l’abbé Paul Lacuria, le " Pythagore Français ", revue Atlantis, 1981, n°S 314 et 315 ; " L’abbé Paul Lacuria et les harmonies de L’être ", revue Atlantis, novembre/décembre 1981, n° 317. Il est probable que ce personnage ait servi de modèle à Joséphin Péladan pour créer Alta, l’un des personnages essentiels du Vice Suprême.
13. Joséphin Péladan, Comment on devient Artiste, Paris, 1894, p. XXIII.
14. La biographie du vicomte Louis-Charles-Edouard de Lapasse a été retracée par le comte Fernand de Rességuier, Éloge de M. le vicomte de Lapasse, Jeux Floraux, Toulouse, 1869, imprimerie Douladoure.15. Vicomte de Lapasse, Essai sur la conservation de la vie, Paris, 1860, Victor Masson, p. 59.
16. Firmin Boissin, Visionnaires et illuminés, Paris, 1869, Liepmannssohn et Dufour, p. 17.
17. Voir Excentriques Disparus, que Firmin Boissin a publié sous le pseudonyme de Simon Brugal, 1890, A. Savine, Paris, et Privat, Toulouse, p. 75-83.
18. Voir revue Rose-Croix n° 200, hiver 2001, p. 18-19.
19. Lettres inédites de Stanislas de Guaita... op. cit., p. 84.
20. Stanislas de Guaita, Essais de sciences maudites - I - Au seuil du Mystère, Paris, 1890, Georges Carré, p. 158.
21. Constitution de la Rose-Croix, le Temple et le Graal, Paris, 1893, article 1, p. 21.
22. Nous nous contenterons ici de résumer cet épisode de l’histoire du rosicrucianisme, étant donné qu’il a déjà fait l’objet d’un article dans le numéro 179 de cette revue, en 1996.
23. Sur ce musicien, voir " ésotérik Satie ", revue Rose-Croix, n° 168, Hiver 1993, p. 31-37.
24. Les Compagnons de la hiérophanie, Paris, 1937, Dorbon, p. 22.

25. Voir Roland Edighoffer, Johann Valentin Andreæ, Rose-Croix et société idéale, Paris, Arma Artis, 1982, p. 207-208 et Paul Arnold, Histoire des Rose-Croix, Paris, Mercure de France, 1955, p. 72-81
.