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17 - Le Voyage vers l'Orient

par Christian Rebisse

Le Donjon de ToulouseBien qu'Harvey Spencer Lewis la considère comme la cofondatrice de l'Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix, May Banks-Stacey (1846-1919) reste méconnue. Il nous semble donc important de nous arrêter sur le parcours atypique de cette rosicrucienne (1). May Banks-Stacey, née Mary Henrietta Banks, est la fille de Thaddeus Banks, un éminent juriste, et de Delia Cromwell Reynolds. Elle fait d'excellentes études au terme desquelles elle obtient un diplôme d'avocat. Elle est également bonne musicienne et possède une très belle voix. Femme douée d'une grande classe, elle fait partie de plusieurs cercles de la haute société de Washington, puis de New York. Mariée en 1869, May Banks-Stacey se retrouve veuve alors qu'elle n'a que quarante ans. Son mari, le colonel Stacey May Humphreys (1837-1886), décède en effet en 1886 à New York, ville où les époux Stacey habitent à l'époque. Cette situation nouvelle va permettre à la jeune veuve de s'adonner à des activités auxquelles, jusqu'à présent, elle n'avait sans doute pas pu participer.

L'Orient

     Depuis la mort de son mari, May Banks-Stacey vit le plus souvent chez son fils, le capitaine Cromwell Stacey. Comme pour beaucoup de militaires, les activités de ce dernier l'amènent à se déplacer à l'étranger (2). Le plus souvent, sa mère l'accompagne, et c'est ainsi qu'elle a l'occasion de voyager en Chine, au Japon, en Inde, au Tibet, aux philippines, en Europe, à Cuba et en Australie (3). La fille de May Banks-Stacey affirme que sa mère rencontra le sultan de Zululand et maints chefs indiens, et précise qu'elle étudia la pensée de Baha'u'lla (1817-1892), le fondateur du ba'haïsme.

     May Banks-Stacey est membre de la Société théosophique et à ce titre, elle a l'occasion de faire partie du Theosophist Inner Circle, le cercle intérieur et ésotérique qu'Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891) avait formé à l'intérieur de la Société, et dans lequel les membres étaient directement liés à elle par un serment (4). La cofondatrice de l'AMORC s'intéresse aussi à l'Orient et elle est séduite par les enseignements de Swami Vivekananda (1862-1902), un disciple de ramakrishna, qui, en mai 1893, quitte Bombay pour les États-Unis (5). Là, aux côtés de personnalités comme Gandhi, il représente l'hindouisme au Parlement des religions à Chicago, qui ouvre ses portes le 11 septembre 1893. Il y obtient un large succès et est invité à rester en Amérique. Pendant trois ans, il parcourt le pays, donnant des cours et des conférences où il présente le védanta et les enseignements de Ramakrishna. Ses idées influencent tous ceux qui, à cette époque, appartiennent au courant de la New Thought. Romain Rolland a d'ailleurs montré que Mrs Eddy, la fondatrice de la Christian Science, a elle-même subi cette influence, et il est probable qu'il en ait été de même pour William Walker Atkinson, le plus orientaliste des maîtres de la Nouvelle Pensée (6). D'un autre côté, les enseignements de Swami vivekananda contribuent aussi à freiner la diffusion de la Société théosophique en présentant un visage de l'Orient plus authentique. Il est probable que May Banks-Stacey ait assisté aux cours que le disciple de ramakrishna donna à New York en 1894 et 1896, années au cours desquelles elle s'initia à la philosophie orientale.

Le Manhattan Mystic Circle

     May Banks-Stacey est issue d'une famille de francs-maçons. L'un de ses ancêtres, James Banks (1732-1793), fut en 1761 l'un des fondateurs de la première loge du New Jersey, la St-John's Lodge n° 1, dont il occupa la fonction de second surveillant (7). Nous ignorons si son père était franc-maçon, mais cela est probable, étant donné que sa fille fut membre de l'Eastern Star (l'Étoile d'Orient), l'une des plus anciennes obédiences maçonniques mixtes. Or, l'accès à cette organisation relevant de ce que l'on appelle la « maçonnerie d'adoption (8) » était réservé aux mères, femmes, sœurs ou filles de francs-maçons. Notons cependant que l'indication de l'appartenance de May Banks-Stacey à l'Eastern Star reste imprécise et ne se rapporte peut-être pas à l'organisation maçonnique ainsi désignée, mais à l'ordre du même nom fondé par Annie Besant, en parallèle avec la Société théosophique (9). Cette possibilité serait logique, étant donné que May Banks-Stacey était très engagée dans ce mouvement.

     La cofondatrice de l'AMORC fut également membre d'un rite maçonnique d'adoption, celui du Manhattan Mystic Circle, dont elle semble être l'instigatrice. Cette organisation marginale, née en février 1898, se présente comme une société d'entraide mutuelle et de charité composée de filles, de femmes, de sœurs et de belles-filles de francs-maçons. Selon la Constitution and by-laws of the Manhattan Mystic Circle, Lodge n° 1 O.M., celle qui dirige la loge est appelée Illustrious Mistress. À en croire la mention manuscrite figurant sur l'exemplaire de la constitution que nous avons pu consulter, c'est May Banks-Stacey qui occupe cette fonction (10). En dehors de ces activités ésotériques, elle s'intéresse aussi à la vie de son pays. Elle fut Daughter of the American Revolution et Colonial Dame, et en 1898, première vice-présidente du New York Women's Republican Association, qui œuvra pour la campagne présidentielle.

L'Égypte

     Comme le précise sa fille dans une lettre, May Banks-Stacey est très versée dans l'occultisme, que ce soit dans l'astrologie, la chiromancie ou la magie blanche. Elle ajoute que lors de ses voyages en Inde et au Tibet, sa mère a acquis un grand savoir, et poursuit : « Je crois qu'elle préférait l'Égypte à tout autre pays. Elle me raconta certaines impressions qu'elle éprouva en visitant les temples anciens, le sentiment qu'il fut un temps où elle avait dû être égyptienne dans une de ses nombreuses réincarnations (11). » C'est effectivement en Égypte, selon ce que rapporte Harvey Spencer Lewis, que des Rose-Croix donnent à May Banks-Stacey un « joyau mystique » et des documents scellés qu'ils lui demandent de garder, jusqu'à ce qu'une autre personne vienne lui présenter une copie exacte d'un des sceaux et requiert son concours pour établir l'ordre rosicrucien en Amérique.

     Qui sont les initiés que May Banks-Stacey rencontre en Égypte ? Harvey Spencer Lewis ne l'indique pas. Désigne-t-il par ce nom des rosicruciens dont l'histoire n'aurait pas retenu l'existence ou des francs-maçons titulaires du grade de Rose-Croix (12) ? N'oublions pas en effet que, vers 1863, Marconis de Nègre accorda une patente à Joseph de Beauregard pour créer en Égypte un Souverain sanctuaire de Memphis, un rite qui accorde une certaine importance au grade de Rose-Croix. La tradition rosicrucienne est également présente avec Démétrius Platon Sémélas (1883-1924), un martiniste grec installé au Caire. Ce dernier disait en effet avoir recueilli en 1902, dans un monastère du mont Athos, l'héritage de la Rose-Croix d'Orient (13). En octobre 1911, il conféra d'ailleurs une initiation au degré d'« aspirant R.C. » à Georges Lagrèze, un inspecteur de l'Ordre martiniste, de passage en Égypte. La tradition veut que ce dernier ait ensuite transmis cette initiation à Papus (14). La Rose-Croix que May Banks-Stacey rencontre en Égypte est-elle celle de Démétrius Platon Sémélas? Cela reste une hypothèse. Cependant, si tel était le cas, cela résoudrait plusieurs énigmes, en particulier le fait qu'en 1913, Harvey Spencer Lewis soit en rapport avec Eugène Dupré, l'adjoint de Démétrius Platon Sémélas (15).

     Après l'Égypte, toujours selon Harvey Spencer Lewis, May Banks-Stacey se rend en Inde, où, après avoir montré les documents qu'elle avait reçus en Égypte, elle est initiée dans l'ordre de la Rose-Croix. Elle est nommée légat de l'organisation pour l'Amérique, mais on lui précise toutefois que l'Ordre ne sera implanté dans ce pays qu'en 1915, sous le patronage de la France. Cet épisode de la vie de la cofondatrice de l'AMORC demeure énigmatique, car il n'existe pas d'éléments sur lesquels on puisse se baser pour interpréter cette initiation en Inde. On serait tenté d'y voir une allusion à un possible séjour à Adyar, le siège de la Société théosophique dont elle est membre, et qui a toujours eu une certaine affinité avec la Rose-Croix. Rappelons que lors de sa création, ses responsables hésitèrent entre plusieurs noms, parmi lesquels figurait celui de la Rose-Croix. Après la mort d'Helena Petrovna Blavatsky, Annie Besant accentua cette tendance. Elle créa l'Eastern Star, puis à Londres, en 1912, l'order of the Temple of the Rosy Cross, un mouvement éphémère dont les activités furent interrompues en 1918. Cette organisation est-elle celle avec laquelle May Banks-Stacey entre en contact en Inde? L'hypothèse semble plausible. À la suite de ce voyage, Harvey Spencer Lewis affirme qu'elle s'arrête à Londres, où elle rencontre une certaine « BE, Deta Conts », qu'il présente comme une éminente étudiante de l'occultisme. Puis elle rentre à New York, où elle se plonge dans les activités maçonniques.

La Nouvelle Ontologie

     Dans le chapitre précédent, il a été dit que May Banks-Stacey fut membre du New York Institute for Psychical Research, l'Institut de recherches psychiques fondé par Harvey Spencer Lewis. Nous ignorons à partir de quelle date elle y entra. Dans son autobiographie, le cofondateur de l'AMORC rapporte qu'il y rencontre cette femme à la fin de l'année 1907. À cette époque, il n'a que vingt-quatre ans et occupe un emploi d'illustrateur dans un journal de New York. Il s'initie également avec plus ou moins de succès au reportage photographique. Parallèlement à ces activités, il s'occupe toujours de l'Institut de recherches psychiques de New York et commence à écrire quelques articles sur les sciences psychiques et l'ésotérisme. En février 1908, il collabore à la revue The Future, une publication mensuelle appartenant à la mouvance de la New Thought (16). Sous le pseudonyme de Prof. Lewis, il y écrit des articles sur l'astrologie (17); sous celui de Royle Thurston, il y publie également le premier article d'une série intitulée The New Ontology. Il présente ce travail comme étant une suite de leçons d'une nouvelle science expliquant la vie et la mort, ainsi que tous les phénomènes spirituels. Il aborde des thèmes comme la force vitale, la nourriture, la santé, le magnétisme, l'hypnose ou les énergies psychiques. Mais sa collaboration avec cette revue est de courte durée, car deux mois plus tard, il connaît une expérience qui bouleverse son existence.

Une expérience mystique

     À cause de ses activités, Harvey Spencer Lewis n'avait pas eu l'occasion de retourner dans le temple de l'Église métropolitaine de la 7e Avenue, à New York. Au printemps de l'année 1908, il éprouve le besoin de retourner dans ce lieu qui fut, sept ans plus tôt, son foyer spirituel. Le jeudi après Pâques, vers 16 h 30, il se rend donc dans ce temple et s'installe sur un banc pour y méditer. C'est alors qu'il ressent la présence d'un être invisible qu'il perçoit comme étant un homme portant une longue barbe blanche et dégageant une impression de paix et d'harmonie. Ce personnage mystérieux lui dit que la connaissance à laquelle il aspire ne se trouve pas dans les livres mais au plus profond de lui-même. Il l'informe également qu'il devra se rendre en France pour être initié dans la Rose-Croix. Qu'en est-il réellement de cet être mystérieux ? S'agit-il véritablement d'un être spirituel? Correspond-il à la perception de l'archétype du vieux sage, tel que Carl Gustav Jung l'a décrit ? Quoi qu'il en soit, cette expérience mystique marque profondément Harvey Spencer Lewis et devient le point de départ de son « pèlerinage vers l'Est ».

     Dans l'espoir d'obtenir des informations sur le rosicrucianisme en France, il décide d'écrire à un libraire parisien dont il possède le catalogue. Nous n'avons pas réussi à identifier le personnage en question, qui est également présenté comme étant rédacteur en chef d'un journal. Il est possible qu'il s'agisse d'Henri Durville, dont la boutique, à la fois bibliothèque et société d'éditions, était installée au 23 rue Saint-Merri, à Paris. La Librairie du magnétisme, en tant que bibliothèque disposant de plus de huit mille livres et revues sur le magnétisme et l'occultisme, se proposait en effet de prêter aux chercheurs des ouvrages rares. Elle disposait aussi d'une collection d'environ sept cent mille gravures, portraits, autographes ou autres documents en rapport avec sa spécialité. En tant qu'éditeur, elle possédait un catalogue très important d'ouvrages, qu'elle commercialisait vers de nombreux pays. Henri Durville était également directeur et secrétaire de rédaction du Journal du magnétisme. Selon le numéro d'octobre 1909 de cette revue, il existait à New York un Collège magnétique, dirigé par le Dr Babbitt, travaillant en relation avec la Société magnétique de France d'Henri Durville (18). Quelle que soit l'identité du libraire auquel s'adresse Harvey Spencer Lewis, il reçoit bientôt cette réponse :

     Si vous veniez à Paris et si vous ne voyiez pas d'inconvénient à passer au studio de M. ...., professeur de langues, résidant n° ..., boulevard Saint-Germain, il pourrait peut-être vous dire quelque chose au sujet du cercle sur lequel vous enquêtez. Il serait bon de lui remettre ce billet. Certainement, une lettre lui annonçant votre venue (avec la date et le nom du bateau) serait courtoise (19).

Le voyage en France

     Alors que sa situation financière ne lui permet pas d'envisager un tel voyage, une occasion inattendue se présente la semaine suivante. Son père, Aaron Lewis, expert en documents mais aussi généalogiste réputé, a besoin d'un assistant pour mener en France des recherches pour le compte de la famille Rockfeller. Le 24 juillet 1909, les deux hommes embarquent à bord de l'Amerika, de l'Hamburg Amerika Line, en direction de l'Europe. Le dimanche 1er août, le bateau arrive à Cherbourg, et les voyageurs gagnent Paris par le train. Les jours qui suivent sont totalement consacrés aux recherches généalogiques, et ce n'est que la semaine suivante qu'Harvey Spencer Lewis peut rendre visite au professeur de langues du boulevard Saint-Germain et au bouquiniste. Le Voyage d'un pèlerin vers l'Est rapporte ses entretiens avec le professeur, le samedi 7 et le lundi 9 août. Cet homme d'environ quarante-cinq ans, parlant un anglais parfait, l'interroge longuement pour sonder ses intentions. Au terme de leur seconde rencontre, il recommande à son visiteur américain de se rendre dans le Sud de la France, où il recevra d'autres instructions.

    Comme on l'a vu précédemment, le contact avec ce professeur de langues aurait pu être établi par Henri Durville. Cependant, on peut se demander si notre voyageur ne poussa pas ses investigations en se rendant aussi à la célèbre Librairie du merveilleux, fondée par Lucien Chamuel. C'est là que Papus et ses amis organisèrent les premières réunions de l'Ordre martiniste et de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, et que furent lancées les revues L'Initiation et Le Voile d'Isis. Véritable lieu de rencontre de tous les occultistes parisiens, cette librairie avait été rachetée par Pierre Dujols et Alexandre Thomas (20). En 1909, les deux hommes travaillent à l'édition des Sept Livres de l'archidoxe magique de Paracelse – livre qui sera publié sous les auspices de l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix ! Pierre Dujols (1862-1926), un alchimiste en qui certains veulent voir Fulcanelli, s'intéresse d'ailleurs à la Rose-Croix et, dans un texte intitulé La Chevalerie amoureuse, troubadours, félibriges et Rose-Croix, il évoque en plusieurs endroits ce mouvement en relation avec Toulouse et l'académie des Jeux floraux. «Des gens bien informés parlent encore, sous le manteau, des modernes Rose-Croix de Toulouse », précise- t-il dans ce texte (21).

     Dans son autobiographie, Harvey Spencer Lewis ajoute d'autres éléments. Il affirme que ceux auprès de qui il fit son enquête à Paris le soupçonnent de vouloir percer quelque secret de la franc-maçonnerie. Sur ce point, il évoque sa relation avec le libraire parisien, qu'il présente comme l'un des officiers d'une branche de la franc-maçonnerie détenant de façon abusive d'anciens manuscrits, des sceaux, des bijoux et d'antiques accessoires ayant appartenu à des loges rosicruciennes tombées dans l'inactivité. Finalement, malgré les soupçons qui pèsent sur lui, il est orienté vers ceux qui sont capables de le guider vers la lumière qu'il recherche. C'est ainsi qu'il reçoit le conseil de se diriger vers Toulouse.

     On peut se demander pourquoi ses interlocuteurs ne lui recommandent pas d'entrer en relation avec ceux qui, à cette époque, sont notoirement connus pour leurs activités rosicruciennes : Joséphin Péladan et Papus. En effet, en juin 1908, c'est-à-dire l'année précédente, ce dernier a présidé le Congrès spiritualiste, qui rassembla plus de dix-sept organisations initiatiques (22). Cependant, cette manifestation importante cache mal la crise traversée par les groupes initiatiques dirigés par Papus, en particulier par l'Ordre kabbalistique de la Rose-Croix. Depuis la mort de Stanislas de Guaita en 1897, celui-ci reste en effet dans l'inactivité. La même année, Joséphin Péladan a mis en sommeil l'ordre de la Rose-Croix du Temple et du Graal. Dès lors, on peut comprendre qu'Harvey Spencer Lewis n'ait pas été orienté vers ces organisations, mais, comme on va le voir, vers la région d'où elles tirent leur origine : Toulouse.

Toulouse, la ville rose

     Une fois de plus, la chance, pour ne pas dire la divine Providence, sourit à notre voyageur, car son père avait justement prévu de partir pour le Sud de la France, de manière à poursuivre ses recherches généalogiques sur la famille Rockfeller. Le lendemain, le mardi 10 août, ils quittent Paris et, à la suite de quelques aventures qu'Harvey Spencer Lewis interprète comme des mises à l'épreuve, ils arrivent à Toulouse le mercredi. Le jour suivant, son père continue son travail et se rend probablement au donjon du Capitole pour consulter les archives de la ville (23). Pendant ce temps, Harvey Spencer Lewis va dans la salle des Illustres du Capitole, où il rencontre un personnage grâce auquel sa quête va enfin aboutir. En effet, après une brève discussion, celui-ci lui remet un papier sur lequel figure le nom de l'avenue où il doit se rendre pour rencontrer des rosicruciens.

     Harvey Spencer Lewis ne donne pas le nom de ce personnage ; il se contente d'indiquer sa profession : photographe. Plus tard, Ralph Maxwell Lewis, son fils, précisera qu'il s'agit d'un éminent photographe. Selon toute vraisemblance, cet homme est Clovis Lassalle (1864-1937), un photographe spécialisé dans les travaux pour les beaux-arts, l'archéologie, le commerce et l'industrie. Cette hypothèse est confirmée par le fait qu'il existe dans les archives personnelles du cofondateur de l'AMORC une lettre de lui datée du 26 août 1909 (24). Par ailleurs, il est intéressant de souligner que ce photographe avait eu l'occasion de rencontrer plusieurs fois Firmin Boissin chez les Privat, ses amis imprimeurs (25). Or, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, « La roseraie des mages », c'est Firmin Boissin qui introduisit Adrien Péladan et Stanislas de Guaita dans la Rose-Croix !

     Harvey Spencer Lewis va se rendre en taxi à l'adresse que le photographe lui a indiquée, car les trolleys ne vont pas jusque-là. Il quitte alors le centre de la ville, traverse la Garonne et effectue un trajet de quelques kilomètres avant de se retrouver face à un bâtiment comportant une vieille tour semblable à celle qui figure sur la gravure que le professeur parisien lui a montrée quelques jours plus tôt (26). Après avoir gravi les marches d'un escalier circulaire, Harvey Spencer Lewis atteint l'étage supérieur, où il est accueilli par un homme âgé, portant une longue barbe grise et de longs cheveux blancs légèrement bouclés. La pièce dans laquelle il entre est une chambre carrée, dont les murs sont tapissés de livres. Celui qui le reçoit est l'archiviste d'un mystérieux ordre de la Rose-Croix, un groupe d'initiés du Languedoc dont il ne subsiste alors que quelques membres agissant dans la plus grande confidentialité. Harvey Spencer Lewis précise que son interlocuteur est également membre du même petit groupe de francs-maçons auquel appartient le libraire parisien qu'il avait rencontré. Après lui avoir montré des archives, le vieil homme lui annonce qu'il a été jugé digne d'en savoir plus, et qu'il va rencontrer le Grand Maître de l'Ordre aujourd'hui même.

L'initiation

     L'après-midi, vers trois heures, Harvey Spencer Lewis prend un autre taxi pour se rendre à l'adresse indiquée par l'archiviste. Il s'éloigne une nouvelle fois de Toulouse, suit une route longeant un cours d'eau, passe par la vieille ville de Tolosa, pour arriver enfin devant un édifice en pierre entouré de hauts murs, situé sur une colline. C'est dans ce château que, selon Le Voyage d'un pèlerin vers l'Est, il va être initié dans l'ordre de la Rose-Croix. Si ce texte ne donne aucune précision sur la cérémonie, l'autobiographie apporte en revanche des informations intéressantes. On y apprend que celui qui l'accueille est le comte Raynaud E. de Bellcastle-Ligne, un homme de soixante-dix-huit ans vivant ici avec sa fille qui est veuve, et dont les moyens de subsistance sont modestes, malgré leurs nobles origines. Parlant un anglais parfait, il entraîne Harvey Spencer Lewis vers un salon pour l'interroger sur les recherches psychiques qu'il a dirigées en Amérique, et se montre très intéressé par les expériences mystiques vécues par son visiteur.

     À la fin de l'entretien, le comte de Bellcastle-Ligne annonce à notre pèlerin que le moment est maintenant venu pour lui d'être initié et lui demande s'il se sent prêt à affronter la « terreur du seuil ». Il le conduit alors au premier étage du château pour lui montrer ce qu'il reste d'une ancienne loge rosicrucienne. D'après ce que lui dit le comte, ce temple est inutilisé depuis plus de soixante ans, même si, jusqu'en 1890, il a parfois été visité par quelques francs-maçons. Son père en fut le dernier dirigeant. On peut donc situer autour de 1850 la période durant laquelle cette loge fut en activité, c'est-à-dire à l'époque d'Alexandre Du Mège et du comte de Lapasse, soit plusieurs années avant que Firmin Boissin ne reçoive Adrien Péladan dans la Rose-Croix.

     La visite se poursuit jusqu'à ce que le comte s'arrête devant une porte en fer pour annoncer à son visiteur qu'il doit maintenant franchir successivement trois chambres, « seul avec Dieu et son Maître ». S'exécutant, Harvey Spencer Lewis entre dans la première pièce, une antichambre. Il pénètre ensuite dans la deuxième, un lieu obscur où il subit l'« épreuve du seuil » ; il connaît alors une expérience mystique au cours de laquelle il ressent à nouveau la présence de l'être invisible qui s'était déjà manifesté à lui l'année précédente. Enfin, il gagne la troisième salle où l'attend le comte. Ce dernier lui explique que cette pièce ne possède plus tous les ornements et accessoires dont elle disposait autrefois, et par conséquent, qu'il est contraint d'adapter la cérémonie de son initiation. Il le conduit en différents points de la chambre et lui communique le sens secret de ce rituel. À partir de ce moment, le vieux maître, considérant son visiteur comme initié, le conduit vers un petit salon. Il lui recommande de se reposer, car il doit rester dans cette pièce plusieurs heures avant de rencontrer d'autres personnes. Harvey Spencer Lewis s'installe sur un canapé et s'assoupit. Lorsqu'il se réveille, il se rend compte qu'il a dormi pendant trois heures. Cependant, il a revécu en songe la cérémonie à laquelle il vient d'assister. Cette fois, ce n'était pas le comte qui le conduisait, mais le « Maître » dont il avait perçu la présence dans la deuxième chambre. Un peu plus tard, Raynaud E. de Bellcastle-Ligne lui présente trois hommes d'un âge avancé, dont les parents ainsi qu'eux-mêmes ont été membres de l'ordre de la Rose-Croix. À l'issue de cet entretien, il est à nouveau conduit dans l'ancienne loge, où le comte lui remet une croix ornée d'une rose qu'il suspend autour de son cou. Il lui signifie alors qu'il est maintenant chargé d'instaurer l'Ordre en Amérique.

     Après cette cérémonie, l'un des membres présents autorise Harvey Spencer Lewis à consulter un recueil dans lequel figurent les principes et les lois majeurs de l'Ordre. Il lui permet également de recopier les symboles et les diagrammes des diverses cérémonies rosicruciennes. D'une malle déposée au centre de la pièce, le comte retire des tabliers symboliques, une nappe d'autel et divers documents d'archives, afin que le nouvel initié puisse prendre en note les symboles appartenant aux différents degrés de l'Ordre. On lui communique ensuite les informations nécessaires pour implanter le rosicrucianisme en Amérique. Celui qui dirige alors la réunion n'est pas le comte mais un personnage nommé Lasalle, qui agit en qualité de maître des cérémonies. Bien que l'orthographe de son nom diffère légèrement, s'agit-il de Clovis Lassalle, le photographe que le cofondateur de l'AMORC a rencontré le matin même dans la salle des Illustres ? On serait tenté de croire que non, étant donné qu'Harvey Spencer Lewis présente le maître des cérémonies comme étant l'auteur de nombreux documents historiques, alors qu'on ne connaît aucun texte écrit par le photographe toulousain. Il est cependant possible que cette précision fasse allusion aux innombrables travaux photographiques réalisés par Clovis Lassalle en rapport avec l'archéologie et la préhistoire (27). Quoi qu'il en soit, le maître des cérémonies informe Harvey Spencer Lewis qu'il est désormais en possession de toutes les instructions nécessaires, mais qu'il aura à connaître d'autres expériences intérieures. Il lui demande enfin de ne pas ouvrir de loge en Amérique avant l'année 1915.

    Le lendemain de sa réception dans l'ordre de la Rose-Croix, le 13 août 1909, Harvey Spencer Lewis écrit à son épouse Mollie :

     Tous les espoirs que j'ai mis en ce voyage se sont réalisés, mais non sans de nombreux tests et épreuves. […] Bel endroit, ici. Je fais beaucoup de photos du vieux bâtiment où j'ai participé aux plus étranges cérémonies que j'ai jamais vues. […] Enfin, je suis dans la R+C, grâce à Dieu – mais les serments et les engagements pris sont exigeants. Combien trouverai-je, en Amérique, de personnes qui, avec moi, sauront les respecter (28) ?

     Quelques jours plus tard, le 26 août, alors qu'il est de retour à Paris, Harvey Spencer Lewis reçoit une lettre de Clovis Lassalle. Dès le lundi suivant, Aaron Lewis et son fils prennent le chemin du retour. Après une halte à Londres, où ils visitent le British Museum, ils embarquent le mercredi 1er septembre à bord du White Star, de la Line MS Adriatic, en direction de New York. Pour Harvey Spencer Lewis, c'est le début d'une grande aventure.

Le secret des origines

     Comme on peut le voir, l'initiation reçue par Harvey Spencer Lewis comporte deux aspects : une rencontre avec des rosicruciens ayant appartenu à une loge dont les dernières activités remontent aux années 1850, et des expériences mystiques vécues intérieurement. Un mystère entoure la personnalité de son initiateur. Il est probable qu'Harvey Spencer Lewis utilise le nom de Raynaud E. de Bellcastle-Ligne pour cacher son identité réelle.

     Cette narration peut également être considérée comme étant en grande partie symbolique. L'histoire de l'ésotérisme est riche de textes combinant des faits réels et des expériences mystiques vécues, de manière à constituer un récit édifiant, mythique. En fait, il s'agit là d'une caractéristique que l'on retrouve souvent lorsqu'on se penche sur l'histoire des fondateurs des grands mouvements spirituels. Lors d'un colloque sur le légendaire initiatique, Antoine Faivre soulignait l'importance du mythe dans la fondation des mouvements ésotériques. Pour lui, la présence d'une légende fondatrice constitue en quelque sorte l'un des critères d'authenticité des ordres traditionnels (29). Le récit fondateur du rosicrucianisme – celui du voyage de Christian Rosenkreutz en Orient –, tout comme celui de la découverte de la tombe d'Hermès Trismégiste, appartiennent à cette catégorie, et il pourrait en être de même du récit de l'initiation d'Harvey Spencer Lewis. Roland Edighoffer en a d'ailleurs proposé une interprétation intéressante :

     Dans cette description, on reconnaît plusieurs thèmes traditionnels de l'initiation, dont certains apparaissent dans les Noces chymiques de J. V. Andreæ : le symbole diairétique de la tour, l'escalier en spirale qui souligne le développement axial d'une gnose, la pièce carrée et supérieure qui évoque le tétragramme divin, la lettre qu'il faut remettre à l'entrée du château, la caverne qui est comme la matrice d'une nouvelle naissance. Les deux mystagogues, homme et femme, rappellent l'archétype du « vieux sage », dont Jung a souligné l'ambivalence (Gesammelte Werke, Olten, 1976, 9/1, p. 231). Le rôle du sommeil n'est pas négligeable non plus dans l'analyse de ce texte (30).

     L'expérience vécue par Harvey Spencer Lewis comporte une rencontre réelle avec des adeptes appartenant à un cercle rosicrucien – cercle certes en quasi-inactivité, mais dont le feu couve encore sous la cendre. Elle comprend surtout un aspect spirituel, et ce point est fondamental. Dans un chapitre précédent, « La Terre d'émeraude », nous avons présenté l'opinion d'Henry Corbin au regard des filiations initiatiques reposant sur une expérience spirituelle. Ce type d'expérience constitue pour lui un critère fondamental de validité. Certes, comme il le précise, ce domaine n'est pas de l'ordre des faits contrôlables par l'historien, il relève de la hiérohistoire ; mais il n'est pas à négliger pour autant, car une étude qui ne retiendrait que des éléments objectifs et chronologiques pour juger des sources d'un mouvement initiatique conduirait à l'historicisme, c'est-à-dire à une vision essentiellement positiviste et réductionniste, par là même incompatible avec la nature même de ce type de mouvement. Elle passerait donc à côté de l'essentiel, en négligeant son rapport à la dimension du sacré, à l'intemporel.

     On peut se demander pourquoi les Rose-Croix de Toulouse confièrent à un Américain le soin de restaurer le rosicrucianisme. Par le passé, ils avaient déjà chargé Stanislas de Guaita et Joséphin Péladan de cette mission, mais l'Ordre était retombé dans l'inactivité malgré leurs efforts. Il semblait donc impossible de le rétablir durablement sur l'Ancien Continent. En 1875, Franz hartmann formulait déjà cette idée. D'autre part, on peut supposer que les Rose-Croix, auxquels on a souvent prêté une certaine aptitude à prévoir les événements importants, pressentaient un conflit majeur au sein de l'Europe et craignaient les destructions qui en résulteraient. En confiant leur héritage à un Américain et en lui donnant pour mission d'établir l'Ordre aux États-Unis, ils pensaient probablement assurer sa pérennité et perpétuer la tradition rosicrucienne.

© Depuis 2003, ce texte a été publié dans un livre dont il constitue l'un des chapitres :
Rose-Croix, Histoire et mystères, Christian Rebisse –éd. Diffusion Traditionnelle.
Il est protégé par un copyright.

Notes :

1. Les éléments suivants sont extraits de divers textes : « Mrs May Banks-Stacey, Matre, Rosæ Crucis America », revue The American Rosæ Crucis, vol. I, n° 1, janvier 1916, p. 17 ; « The Supreme Matre emeritus raised to the Higher Realms », revue Cromaat D, 1918, p. 26-27 et Lewis, Harvey Spencer, « The authentic and complete history of the Ancien and Mystical Order Rosæ Crucis  », revue The Mystic Triangle, janvier 1928, p.335-336. Certains éléments sont extraits de la correspondance échangée entre Delia Stacey Muller, fille aînée de May Banks-Stacey, et Harvey Spencer Lewis, en 1930. Ces documents figurent dans les archives de la Grande Loge Suprême de l'AMORC.

  2. Le capitaine Cromwell Stacey, de la 21e infanterie américaine, fut celui qui captura Garcia et tua le chef dans l'insurrection de Samar, aux Philippines. Aussi, pendant son séjour, il fut nommé « precidente  » à Parang.

 3. Les informations données par sa fille ne permettent pas de situer ces voyages avec précision. Il semble cependant qu'elle commence à voyager après la mort de son mari, c'est-à-dire à partir de 1886, et jusque vers l'année 1906, voire jusqu'en 1912. Elle a probablement également voyagé seule, sans son fils.

  4. Nous ne connaissons hélas pas les dates qui correspondent au passage de May Banks-Stacey dans le groupe d'Helena Petrovna Blavatsky. Il faut sans doute situer cette époque après la mort de son mari en 1886. On sait que le Inner Circle a fonctionné pendant deux périodes, la première entre 1884 et 1888, et la seconde entre 1888 et 1891. Elle fut donc membre de la Société théosophique avant 1891. Il est probable qu'elle l'ait quitté après 1891, c'est-à-dire après la mort de sa fondatrice, période pendant laquelle cette société connaît une certaine division.

  5. Dans son livre La Vie de Vivekananda, Paris, Stock, 1930, Romain Rolland explique le contexte de ce voyage et retrace les activités de Vivekananda aux États-Unis.

 6. Romain Rolland signale la parenté entre certains éléments présents dans Science and Health, le célèbre ouvrage de Mrs Eddy, et des notions fondamentales du védantisme hindou. Voir Rolland, Romain, op. cit., p. 60-62.

 7. Voir Gould's History of Freemasonry throughout the world, vol.VI, New York, Charles Scribner's Sons, 1936, p. 5.

  8. La maçonnerie d'adoption, c'est-à-dire féminine, est née en France vers 1740. Elle tire sa symbolique de l'Ancien Testament, et initialement se consacrait principalement à des activités caritatives. L'ouvrage de Louis Guillemain de Saint-Victor, La Vraie Maçonnerie d'adoption (1779), en a délimité la structure, qui, selon les rites, possède de quatre à dix grades. L'Eastern Star, fondée en 1830, puis remaniée vers 1860 par Rob Morris (1818-1888), est l'une des plus importantes obédiences au monde. Bien que mixte, elle utilise une symbolique essentiellement féminine en se réfèrant à d'illustres figures bibliques comme Ève, Ada, Marthe, Ruth ou Esther.

  9. Annie Besant avait créé cette organisation pour faciliter la mission d'Alcyone, c'est-à-dire de Jiddu Krisnamurti (1895-1986), le fils d'un dignitaire de la Société théosophique, en qui elle voyait l'incarnation de Maîtreya, le Grand Instructeur. Dès 1922, à l'âge de vingt ans, le jeune Krisnamurti, qui ne veut pas jouer le rôle de messie, se rebelle et rompt publiquement avec les théosophes.

10. Comme dans la franc-maçonnerie d'adoption, la loge du Manhattan Mystic Circle possède quatre points cardinaux : Asia (Orient), Africa (Sud), Europe (Ouest) et America (Nord). Les sœurs portent un tablier de satin blanc et un bijou représentant un cœur enflammé avec une grenade en son centre. Le bijou porté par the Illustrious Mistress représente une échelle de sept marches décorée de cinq étoiles d'or ; celui de l'Inspector, une croix surmontée d'une colombe blanche ; et celui du Perceptor, un nœud « of gold bent  » avec une flèche. Pour plus de précisions, voir Constitution and by-laws of the Manhattan Mystic Circle, Lodge n° 1 O.M., New York, John Meyer, s.d.

11. Lettre du 4 novembre 1930 de Delia Stacey Muller à Harvey Spencer Lewis.

12. Comme nous le verrons par la suite, Harvey Spencer Lewis utilise très fréquemment ce qualificatif pour désigner des membres du dix-huitième degré de la franc-maçonnerie, des membres importants de diverses organisations initiatiques, voire des mystiques dont il estime que les idées relèvent de l'idéal rosicrucien.

13. À partir de cet héritage et à la suite d'une expérience mystique importante vécue au Caire, Démétrius Platon Sémélas instaurera en 1915 l'ordre du Lys et de l'Aigle. Sur Démétrius Platon Sémélas, voir notre article « Le Pantacle et le Lys », revue Pantacle, n° 4, 1996, p. 35-48.

14. Georges Lagrèze avait été mandaté par Papus pour régler quelques problèmes relatifs à l'organisation du martinisme en Égypte. Si les archives que nous avons consultées relatent bien l'initiation conférée à Georges Lagrèze, nous n'avons trouvé aucune trace de celle que ce dernier aurait transmise à Papus. Cette transmission semble donc légendaire. Robert Ambelain prétendra par la suite avoir lui aussi reçu cette initiation des mains de Georges Lagrèze. Cependant, au regard de la manière dont il critique Démétrius Platon Sémélas dans son livre Le Martinisme contemporain et ses véritables origines, on peut en douter (Les Cahiers du Destin, 1948, p.13).

15. Le 23 juillet 1913, Eugène Dupré écrit une longue lettre à Harvey Spencer Lewis. Ce document a été découvert dans la maison de Ralph Maxwell Lewis en 1996, après le décès de l'épouse de ce dernier. Le ton de cette lettre est assez familier et laisse entendre que les deux hommes sont déjà en relation depuis quelque temps. Dans ce courrier, Eugène Dupré donne à Harvey Spencer Lewis toutes les indications nécessaires à l'établissement d'une loge martiniste aux États-Unis. Il y joint les rituels des divers degrés de l'Ordre, ainsi qu'un certificat au degré martiniste de S.I. et d'Initiateur libre. Il l'informe également que le nom mystique de Moshea (ou Hoshea) et le numéro chiffré « DPR - D 24 A » lui ont été attribués. Précisons que, sans doute à cause de la Grande Guerre, Harvey Spencer Lewis ne pourra pas mener à bien ce projet. Ce n'est qu'à l'époque de la FUDOSI, en 1934, qu'il envisagera d'installer le martinisme au côté de l'ordre de la Rose-Croix AMORC.

16. The Future, New York, Future Publishing Co. de F. T. Mc Intyre.

17. Dans ces articles – « What has the future ? in store for you  », un article qui dresse l'horoscope des États-Unis pour l'année 1908 (p. 46-49) et « Department of astrology and astral-sciences » (p.52-54) –, il se montre bon astrologue.

18. Les sujets traités dans le Journal du magnétisme, la revue de la Société magnétique de France, correspondent tout à fait avec les préoccupations qu'avait Harvey Spencer Lewis à cette époque. Une grande partie de cette revue est composée de notices bibliographiques et de la liste des livres publiés par les éditions Durville. Elle est distribuée dans de nombreux pays. La situation géographique de la librairie d'Henri Durville et sa description pourraient correspondre aux quelques informations données par Harvey Spencer Lewis dans son récit.

19. Lewis, Harvey Spencer, « A pilgrim's journey to the East, and I journeyed to the Eastern Gate », The American Rosæ Crucis, mai 1916, p.12-27.

20. À l'époque, suite à l'affaire de l'Ordre du Temple rénové, ces deux hommes sont en froid avec Papus. En effet, en 1908, au cours d'une séance de spiritisme effectuée par des martinistes réunis dans un hôtel situé au 17 de la rue des Canettes, ils reçoivent pour mission, par écriture directe, de fonder un ordre templier dont René Guénon sera le chef. Ainsi naît l'Ordre du Temple rénové, dont la création sera la cause de l'exclusion de René Guénon de l'ordre martiniste. Il sera dissout en 1911, date à laquelle Dujols tombe gravement malade. Il est intéressant de noter que parmi les sept grades de cet ordre, le quatrième était curieusement nommé : « Rose-Croix d'Égypte ».

21. Précisons qu'avant de reprendre la Librairie du merveilleux, Pierre Dujols fut journaliste à Toulouse. Le manuscrit du texte que nous citons ici a été écrit vers 1912. Il a été édité par La Table d'Émeraude en 1991, avec une présentation et des commentaires de J.-F. Gibert. L'extrait cité figure à la page 70 de ce livre. Une autre version de ce texte a été publiée par Geneviève Dubois, sous le titre Les Nobles Écrits de Pierre Dujols et de son frère Antoine Dujols de Valois, aux éditions Le Mercure dauphinois, en 2000, d'après le manuscrit qui figure à la bibliothèque municipale de Lyon (Ms 5488).

22. Ce congrès se déroule du 7 au 10 juin 1908. Il comporte une tenue blanche martiniste dans les locaux du Droit Humain, en présence de profanes et de journalistes. Des comptes rendus en sont publiés dans Le Matin, 8-9-10 juin ; L'Éclair, 8 juin ; Le Figaro, 7-8 juin ; L'Humanité, 8 juin ; Liberté, 7 juin et Le Monde illustré, 13 juin. Papus a publié un livre relatant les activités de cette manifestation : Compte rendu complet des travaux du congrès et du convent maçonnique spiritualiste, Paris, Librairie Hermétique, 1910.

23. L'archiviste de la ville est François Galabert (1873-1957). Outre ses fonctions professionnelles, il fut membre de nombreuses sociétés savantes, dont la Société d'archéologie du Midi, fondée par Alexandre Du Mège. Jean Coppolani lui a rendu hommage dans le bulletin de cette société : « Notice sur la vie et les travaux de M. François Galabert, secrétaire général de la Société », quatrième série, tome II, 1954-1966, Tarbes, 1967, p. 32-36.

24. Clovis Lassalle adresse cette lettre à Harvey Spencer Lewis alors que ce dernier se trouve encore en France. L'importance du rôle de Clovis Lassalle est soulignée par le fait que cette lettre se trouve dans un dossier personnel d'Harvey Spencer Lewis, portant la mention « documents historiques importants  ».

25. Clovis Lassalle connaissait aussi des membres de la Société d'archéologie du Midi de la France, puisqu'il a travaillé avec plusieurs d'entre eux. Il a notamment collaboré avec François Galabert à la réalisation de l'Album de paléographie et de diplomatique, publié en 1913, 1928 et 1933.

26. De toute évidence et contrairement à ce que certains ont pu dire, cette tour n'est pas le donjon du Capitole, puisqu'Harvey Spencer Lewis vient de quitter cet édifice en prenant un taxi et qu'il sort de la ville pour accéder au lieu de son initiation. Notons cependant que pour beaucoup de rosicruciens, elle symbolise le lieu où le fondateur de l'AMORC fut initié au rosicrucianisme. La description qu'il en donne n'est hélas pas suffisante pour la localiser. De plus, il existe une grande quantité de tours non loin du centre de Toulouse. Voir à ce sujet le livre d'Alex Coutet, Toulouse, ville artistique, plaisante et curieuse, Toulouse, Librairie Richard, 1926, livre pour lequel Clovis Lassalle a réalisé quelques photographies de monuments.

27. Parmi les contributions de Clovis Lassalle, notons qu'il a participé aux publications relatives à plusieurs grottes préhistoriques avec l'abbé Breuil, le Dr L. Capitan, D. Peyroni, et qu'il a collaboré, pour la Société d'études archéologiques du Midi, avec Émile Cartailhac et François Galabert (tous deux membres de l'académie des Jeux floraux). Ajoutons qu'il fut médaille d'or à l'Exposition universelle de Paris en 1900.

28. Cette lettre, ainsi que son enveloppe portant le cachet de la poste de Toulouse, figurent dans les archives de la Grande Loge Suprême de l'AMORC.

29. Ce colloque a été organisé par la revue Renaissance traditionnelle, à Paris, en octobre 2001. Le texte de la conférence dont nous parlons a été publié dans « Les origines de la franc-maçonnerie: trois approches », Antoine Faivre, Renaissance traditionnelle, n° 129, 2002, p. 5-12. Roger Dachez aborde également ce problème dans « Sources et fonctions de l'histoire secrète chez Willermoz, dans la maçonnerie du xviiie siècle », L'histoire cachée entre histoire révélée et histoire critique, Lausanne, L'Âge d'Homme, coll. « politica Hermetica » n° 10, 1996, p. 79-89.

30. Roland Edighoffer, Les Rose-Croix, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1982 et 1986, p.108.