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Cet entretien est extrait d'un numéro de la revue Eco Magazine.

Serge Toussaint : Par définition, l'A.M.O.R.C. est une Organisation philosophique, initiatique et traditionnelle qui perpétue les enseignements que les Rose-Croix se sont transmis à travers les âges. Ouvert aux hommes comme aux femmes, sans distinction de races et de croyances, il a pour devise : « La plus large tolérance dans la plus stricte indépendance ».
S.T. : Contrairement à ce que l'on pense couramment, la croix n'est pas un symbole d'origine chrétienne. Elle était utilisée sous des formes diverses par les Égyptiens et les Grecs de l'Antiquité, par les Hindouistes et les Bouddhistes, et même par les Hébreux, et ce, plusieurs siècles avant l'apparition du Christianisme. Il faut savoir également que le symbole des premiers Chrétiens n'était pas une croix, mais un poisson, appelé ichtus en grec. En fait, ce n'est qu'au IVe siècle que la croix est devenue le symbole officiel de l'Église chrétienne. Quoi qu'il en soit, la Rose-Croix n'a aucune connotation religieuse et n'est pas liée au Christianisme. Dans ce symbole, la croix représente le corps de l'homme. Quant à la rose, placée au centre, elle symbolise son âme. Dans son ensemble, la Rose-Croix représente donc la dualité de l'homme, c'est-à-dire le fait qu'il est corps et âme. Il s'agit par conséquent d'un symbole traditionnel et universel.
S.T. : Comme je viens de le préciser, l' A.M.O.R.C. n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais une religion. Il ne se rattache d'ailleurs à aucun Prophète ou Messie et ne possède aucun Livre sacré comparable à la Bible, au Coran, à la Baghavad Gîta, ... Cela dit, l'Ordre respecte toutes les religions. Malgré le respect que j'éprouve moi-même à l'égard de toutes les religions, je pense néanmoins qu'aucune d'elles ne détient le monopole de la Foi et de la Vérité, pas plus d'ailleurs que l'A.M.O.R.C. Prétendre le contraire serait en soi une preuve d'intolérance, voire même de fanatisme. D'autre part, je crois que le IIIe millénaire sera celui de la spiritualité et non celui de la religiosité.
S.T. : D'une manière générale, la religiosité se limite à croire en Dieu et à vénérer le Messie ou le Prophète auquel se rattachent les religions, à savoir Moïse pour le Judaïsme, Bouddha pour le Bouddhisme, Jésus pour le Christianisme, Mahomet pour l'Islam etc. Bien que respectables en soi, une telle croyance et une telle vénération ne rendent pas nécessairement l'homme meilleur. Quant à la spiritualité, elle est plutôt fondée sur l'étude des lois divines et l'éveil de l'âme qui évolue en nous. Elle correspond donc à un processus dynamique dont le but est de se parfaire sur le plan humain. Or, tel est précisément l'idéal philosophique des Rosicruciens : devenir meilleurs dans leur comportement et rendre le monde meilleur par leur comportement.
S.T. : Malheureusement oui. L'expérience prouve en effet que certains religieux, notamment en Afrique, condamnent les Rosicruciens, voire même les persécutent, et répandent au sujet de l'A.M.O.R.C. toutes sortes de calomnies, parfois par ignorance, mais le plus souvent par malveillance. Un tel comportement ne leur fait pas honneur et traduit leur intolérance, leur sectarisme, pour ne pas dire leur fanatisme. De son côté, l'A.M.O.R.C. laisse à chacun de ses membres la liberté de poursuivre le credo de son choix, car comme je l'ai dit tout-à-l'heure, on peut tout-à-fait être Rosicrucien et Chrétien, Musulman, Juif, Bouddhiste, ...
S.T. : Effectivement, certains historiens sont même allés jusqu'à qualifier l'Ordre de « Joyau de l'ésotérisme occidental », ce qui sous-entend qu'il est une Organisation ésotérique. Cela dit, le mot « ésotérisme » a pris une connotation péjorative, car il a été vulgarisé par certaines “sectes” et “mouvements new age”. Dans son sens le plus pur, ce mot est synonyme de « mysticisme », terme d'origine grecque qui signifie « connaissance des mystères ». Pour éviter toute ambiguïté, nous pouvons donc dire que l'A.M.O.R.C. est une Organisation mystique plutôt qu'ésotérique.
S.T. : Sur le plan historique, l'Ordre remonte au XVIIe siècle, époque à laquelle les Rose-Croix se firent connaître en publiant trois Manifestes : la Fama Fraternitatis (1614), la Confessio Fraternitatis (1615) et les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz (1616). Quelques années plus tard, en 1623, ils placardèrent des affiches dans les rues de Paris, afin d'inviter les chercheurs sincères à rejoindre leur Fraternité. À cette époque déjà, l'une de leurs préoccupations majeures était de sensibiliser leurs contemporains à davantage d'humanisme et de spiritualité. Mais en réalité, l'Ordre est encore plus ancien, car ses origines traditionnelles remontent aux Écoles de Mystères de l'Égypte antique. De nos jours, la plupart des historiens et des égyptologues admettent l'existence de ces Écoles. Comme leur nom l'indique, on y étudiait les mystères de l'univers, de la nature et de l'homme lui-même. Cette étude donna naissance à une Connaissance qui s'est transmise jusqu'en Grèce, puis dans la Rome antique et l'Europe du Moyen-Âge, pour être finalement reprise au XVIIe siècle par les Rose-Croix. Et de nos jours, l'A.M.O.R.C. perpétue en grande partie cet héritage culturel et spirituel.
S.T. : Effectivement. Cela dit, on ne mesure pas la valeur d'une Organisation aux célébrités qui en ont fait partie dans le passé, mais au bien qu'elle apporte aux hommes et aux femmes du présent. Néanmoins, puisque vous me posez la question, nous savons que Léonard de Vinci, Cornélius Agrippa, Coménius, Giordano Bruno, Descartes, Spinoza, Cagliostro, Newton, Leibniz, Benjamin Franklin, Michel Faraday, Claude Debussy, Érik Satie, Nicholas Roerich, François Jollivet Castelot, et à une époque plus récente Édith Piaf, ont été membres de l'Ordre ou en contact avec lui. De nos jours, l'A.M.O.R.C. compte également des personnalités célèbres parmi ses membres. Mais il leur appartient de faire état ou non de leur affiliation rosicrucienne, car l'Ordre se fait un devoir d'en maintenir l'aspect confidentiel.
S.T. : C'est faux. Depuis toujours, l'A.M.O.R.C. est totalement apolitique, à tel point que parler de politique dans le cadre de nos activités peut être un motif de radiation. Naturellement, chaque Rosicrucien est entièrement libre de ses opinions dans ce domaine, mais il ne doit pas en faire état au sein de l'Ordre. C'est d'ailleurs parce que l'A.M.O.R.C. est apolitique qu'il réunit des membres appartenant à toutes les catégories sociales et à toutes les tendances politiques. Certes, il est vrai que certains Rosicruciens occupent des fonctions politiques dans divers pays du monde. Mais dans la plupart des cas, ils occupaient ces fonctions avant de devenir membres de l'Ordre. Quant à ceux qui étaient Rosicruciens avant d'entrer en politique, l'A.M.O.R.C. est totalement étranger à leur choix de carrière, à leur nomination, à leur promotion, ... J'ajouterai que dans tous les cas, leurs décisions n'impliquent aucunement l'A.M.O.R.C.
S.T. : Dans son sens le plus courant, la politique désigne l'activité qui consiste à gouverner un pays. Il s'agit donc d'une grande responsabilité pour ceux qui l'exercent. Cette responsabilité est d'autant plus difficile à assumer que tout le monde n'a pas les mêmes idées dans ce domaine, tant parmi les gouvernants que parmi les gouvernés. C'est ce qui explique pourquoi la politique a toujours été le théâtre d'oppositions et de conflits. À cela s'ajoute le fait que ceux qui détiennent le pouvoir ne l'ont pas toujours obtenu d'une manière légitime, tant il est vrai que nombre de régimes sont plus totalitaires que démocratiques. Par ailleurs, les démocraties elles-mêmes génèrent des excès qui conduisent certains individus à revendiquer de plus en plus de droits et à s'acquitter de moins en moins de leurs devoirs.
S.T. : Bien sûr que non. En l'état actuel des choses, la démocratie me semble la meilleure forme de gouvernement. Cela dit, j'espère que le jour viendra où la politique fera réellement de l'homme le centre de ses préoccupations et mettra le pouvoir temporel au service d'idéaux plus humanistes. Vous remarquerez d'ailleurs que les choses les plus positives qui ont été accomplies au cours des âges l'ont été par des personnes qui avaient un profond respect de la dignité humaine et dont la seule ambition était de contribuer à l'élévation des consciences. Dans l'absolu, je pense que la politique devrait être une extension de la philosophie, appliquée au bien commun.
S.T. : Comme la politique, l'économie est une affaire de spécialiste, ce que je ne suis pas. L'analyse que j'en fais est donc plutôt philosophique et sans doute quelque peu idéaliste, voire même utopiste pour certains. Il me semble que nous commettons depuis trop d'années l'erreur de vouloir mettre l'homme au service de l'économie, ce qui renforce les inégalités, induit un nivellement par le bas et va à l'encontre de la dignité humaine. Je pense au contraire qu'il faudrait mettre l'économie au service de l'homme, ce qui implique de réfléchir au sens profond de l'existence et à la place que l'humanité occupe dans la Création. En termes philosophiques, cela revient à se demander individuellement et collectivement quel est le but réel de la vie.
Pour ma part, il n'est pas d'accroître inconsidérément nos possessions matérielles, mais d'évoluer spirituellement et d'instaurer une véritable fraternité entre tous les hommes. Dans les pays dits "développés", la plupart des politiciens et des économistes affirment que l'économie doit être basée impérativement sur la consommation. En vertu de ce principe, ils prennent des mesures pour inciter les gens à consommer davantage, c'est-à-dire à acheter toujours plus. Or, il apparaît clairement qu'un grand nombre de personnes n'ont pas les moyens de le faire. Quant à celles qui les ont, il y a nécessairement une limite à leur désir et à leur besoin de consommer. Ne faut-il pas au contraire moins produire, produire mieux en qualité, et remettre l'homme au centre de la production.
Autrement dit, ne faut-il pas réhumaniser la société, ce qui revient à la "démachiniser". Que dire également du fossé qui se creuse toujours plus entre les pays "riches" et les pays pauvres ou en "voie de développement". De toute évidence, il faudra bien un jour repenser totalement l'économie mondiale et lui donner un caractère plus humaniste. De toute façon, sous l'effet de la mondialisation, je suis convaincu que plus aucun pays, aussi puissant soit-il, ne pourra résoudre à long terme ses problèmes économiques sans résoudre en même temps ceux des pays moins favorisés. D'un autre côté, les pays défavorisés doivent faire davantage d'efforts pour surmonter leurs difficultés et mériter l'aide qui peut et doit leur être apportée.
S.T. : Il est vrai que ces deux Organisations ont des liens traditionnels et historiques. C'est d'ailleurs ce qui explique que dans certaines obédiences maçonniques, l'un des plus hauts grades est celui de « Chevalier Rose-Croix ». Mais de nos jours, la Rose-Croix et la Franc-Maçonnerie fonctionnent différemment et indépendamment l'une de l'autre. Cela dit, il y a des Rosicruciens francs-maçons, et par conséquent des Francs-Maçons rosicruciens.
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