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La Musique sacrée afro-américaine : des Spirituals au Gospel

par Philippe Petit

La musique populaire a considérablement changé de forme depuis la fin de la première guerre mondiale, et l’émergence de la musique afro-américaine en est une des principales raisons. Hormis le jazz, le blues et leurs dérivés, une des musiques les plus influentes du XXe siècle a été le gospel, qui se trouve être beaucoup moins connu de ce côté de l’Atlantique.

Le gospel est considéré comme une musique sacrée, c’est-à-dire que son inspiration s’inscrit dans une démarche religieuse et que son exécution prend place dans le déroulement d’un office. Mais cette musique est également liée à l’histoire d’un peuple et à son intégration, qui n’est toujours pas achevée de nos jours ! Ce peuple, venu d’Afrique, réduit en esclavage, va se retrouver confronté à une culture qui lui est totalement étrangère, et c’est à partir de la rencontre de la culture africaine traditionnelle et de la culture européenne que va débuter une aventure musicale hors du commun.

L’arrivée du peuple noir

C’est le 31 août 1619 que les vingt premiers esclaves arrivent à Jamestown, en Virginie. Ainsi débute un des exodes les plus massifs et les plus tragiques de notre histoire, et c’est en 1641 que sont mises en vigueur les lois qui instituent officiellement l’esclavage. C’est ainsi qu’un million de noirs environ furent arrachés à leurs racines, entassés dans des navires, pour être vendus aux propriétaires terriens du Nouveau Monde. C’est également en 1641 qu’est baptisée pour la première fois une esclave noire, et ce sera là le début d’un long processus d’intégration et de métissage culturel, à travers l’évangélisation.

L’évangélisation

Bien que soit parfois posée la question de savoir si les esclaves ont une âme (!), l’évangélisation des populations noires allait de soi pour les ministres du culte de ces églises issues de l’église réformée. Des missionnaires furent envoyés sur place et convertirent une partie importante de la population noire. Les esclaves baptisés faisaient maintenant partie de la communauté religieuse, et il était normal que ceux-ci assistent et participent aux offices.

Rencontre avec la musique religieuse

Image de StonehengeLes esclaves africains apprirent donc les cantiques et les psaumes en vigueur dans leurs paroisses. Ils les chantaient à l’église, bien sûr, mais aussi lors de cérémonies usuelles comme les mariages, les baptêmes et les enterrements, ce qui ne manquait pas de leur rappeler le rôle prépondérant de la musique dans les communautés africaines traditionnelles où chaque activité est rythmée par un chant approprié. Il faut bien savoir que les psaumes tirés de la Bible ne possédaient pas alors de mélodie bien définie et que les instruments accompagnateurs n’étaient que très peu utilisés, ce pour des raisons strictement religieuses (en particulier chez les puritains), ou parfois pour de simples raisons pratiques. Cette approximation mélodique laissait le champ libre aux interprétations personnelles et va donc permettre aux esclaves africains, nourris d’une autre tradition musicale, de donner leur propre version de ces œuvres vocales.

A partir de 1730, les psaumes traditionnels furent peu à peu remplacés par des poèmes religieux appelés "hymnes", plus faciles à comprendre et à retenir. Le recueil intitulé Hymns and Spirituals Songs, que le docteur Isaac Watts avait publié en Angleterre en 1707, sera édité en Amérique en 1739. Ce recueil va rencontrer un très grand succès auprès des fidèles de race noire grâce à ses paroles plus vivantes et ses airs plus vifs et enlevés. Les diverses sectes protestantes des colonies adoptèrent peu à peu ces hymnes, délaissant les psaumes tirés de la Bible. Il est à noter que certains de ces hymnes ont été utilisés pendant plus de deux siècles dans les églises noires ; On peut citer : Amazing Grace, The Day is past and gone, entre autres…

Naissance des églises noires

Le christianisme fut assimilé sans grande difficulté par les populations noires, et ce pour deux raisons : la première était que leurs pratiques ancestrales leur étaient interdites, et la seconde que traditionnellement, les Africains en captivité adoptaient toujours les croyances du conquérant. Des églises méthodistes et baptistes "noires" furent alors fondées, telle l’African Baptist Church, créée en 1779. Les noirs étaient maintenant très nombreux à être convertis et ils allaient chercher à pratiquer "à leur façon" cette nouvelle religion. Ils purent le faire au cours des camp meetings.

Les camp meetings

Les camp meetings furent un phénomène purement américain. Un camp meeting était un service religieux qui se déroulait sur plusieurs jours, parfois même une semaine ! Ces réunions pouvaient accueillir plusieurs milliers de fidèles, sans distinction de couleur et se tenaient en particulier dans des forêts. Lors de ces cérémonies se faisaient entendre des sermons enflammés (en anglais preaching) ainsi que des chants magnifiques, repris en chœur par tous les fidèles. Mais c’est surtout après le service officiel que les noirs se réunissaient et interprétaient les chants des camp meetings à leur façon, en y ajoutant de nouveaux couplets, parfois improvisés, tirés des textes sacrés. Là, conformément à la tradition africaine, le prédicateur entonnait une phrase qui était reprise par l’assemblée selon un système responsorial (question-réponse), avec une très grande ferveur. C’est ainsi que naquit une nouvelle forme de musique religieuse, les spirituals. La danse, tout comme en Afrique, était intimement associée à ces chants d’une nouvelle facture. Comme on peut l’imaginer, ils étaient interprétés avec une joie extatique, qui transformait littéralement les psaumes et les hymnes, mêlant intimement danse et liturgie.

Il est intéressant de constater que peu à peu se produisit une identification de la communauté noire en esclavage au peuple d’Israël captif en égypte, et les textes tirés de la Bible, principalement de l’Exode, revêtaient à ce moment-là une signification toute particulière, en accord avec leur situation d’exilés. Ces textes servaient parfois même de code pour organiser des évasions d’esclaves vers le Nord grâce au chemin de fer ! Les chants liturgiques devenaient dans ce cas l’expression de la révolte d’une communauté. Ces chants ont été appelés negro-spirituals.

Les negro-spirituals

Les spirituals étaient devenus une part importante des chants liturgiques entonnés lors des camp meetings. Ces chants se démarquaient de la musique jusque-là interprétée par les esclaves dans le sens où il s’agissait pour la première fois d’œuvres réellement originales, issues du "métissage" (mot à la mode aujourd’hui !) de la culture populaire et religieuse blanche avec les traditions ancestrales de la musique africaine.

En 1867 fut publiée par William Allen une compilation appelée Slaves Songs of the United States, regroupant des chants de la période comprise entre 1810 et 1860. Beaucoup de ces spirituals sont restés des "classiques" du répertoire actuel : Nobody knows, I want to go home, Go down Moses, etc. La transcription de ces chants était très approximative, car le système de notation musicale européen n’est pas adapté aux nombreuses altérations, passages en voix de tête et autres improvisations laissées au gré des interprètes en fonction de leur humeur ou tout simplement de leurs limites vocales. Les esclaves noirs avaient tendance à abaisser les 3e et 7e degrés de la gamme diatonique, de façon à retrouver des sonorités typiques de certaines gammes africaines non tempérées. Ces altérations ont été appelées depuis blue notes et font maintenant partie intégrante de notre paysage musical quotidien.

En 1861 débute une guerre féroce et fratricide entre partisans et adversaires de l’esclavage, entre les états du Nord et ceux du Sud des états-Unis : la guerre de Sécession, qui s’achève en 1865…

La fin de l’esclavage

En 1863, A. Lincoln prononce l’abolition de l’esclavage qui sera étendue à tous les états à la fin de la guerre de Sécession. De ce fait, les afro-américains vont chercher à devenir des citoyens aussi respectables que possible et essaieront de gommer de leur art toute survivance de leurs racines africaines, toute trace de ce qui pourrait être appelé "sauvagerie". Ils vont tenter de montrer que leur musique est aussi sérieuse et respectable que celle de leurs concitoyens blancs. Une chose est désormais acquise : les anciens esclaves noirs sont devenus des Américains à part entière.

Naissance de la première chorale

choraleEn 1866, c’est dans une université de Nashville (Tennessee) appelée Fisk University que se forme une chorale d’étudiants qui inclut à son programme de musique classique européenne quelques negro-spirituals arrangés suivant les règles de l’harmonie occidentale. Cette chorale prend le nom de Fisk Jubilée Singers et va dès 1871 entamer une grande tournée à travers le pays, diffusant sa musique dans des lieux jusque-là interdits aux noirs. Sur le plan musical, ses interprétations sont plutôt "édulcorées" et ne donnent pas une image fidèle de ce que pouvaient être les spirituals chantés dans les églises noires, mais il s’agit tout de même d’une des premières avancées de la musique afro-américaine vers le public blanc. Dans la mouvance des Fisk Jubilée Singers vont se former bon nombre de chorales d’étudiants.

Mais un nouveau genre de formation va naître au sein de ces chorales : il s’agit des quartets vocaux masculins, dont le répertoire était à peu près le même (chants traditionnels et folkloriques, negro-spirituals tirés des Slaves Songs de William Allen). Leur style était très occidentalisé, leur diction claire et leurs harmonies, issues de la musique classique européenne, s’articulaient sur des formules rythmiques simplifiées. Ces quartets connaîtront un très grand succès vers la fin du XIXe siècle.

La naissance du gospel

A partir de 1850, l’urbanisation des populations noires provoqua l’apparition d’un nouveau style vocal, le gospel, qui correspondait davantage au style de vie des habitants des villes, alors en pleine expansion. On peut considérer que si les spirituals sont nés dans le décor champêtre des camp meetings, le gospel s’est développé de son côté dans les zones urbaines, et ce quelques décennies plus tard. Mais c’est au XXe siècle que le gospel allait acquérir ses lettres de noblesse.

Le vingtième siècle

Dès l’apparition des premiers enregistrements, le public afro-américain va devenir un objectif commercial à part entière. Des disques destinés à la population noire voient le jour et sont appelés race records. Dès lors, les chanteurs de blues, les orchestres de jazz et les quartets vocaux de gospel se mirent à enregistrer abondamment, diffusant leur musique dans tout le pays.

Le style des quartets vocaux peut être divisé en deux tendances : d’une part le style "Jubilée" aux harmonies élaborées et à l’interprétation disons retenue, et d’autre part le style "gospel", plus expressif et proche de la tradition vocale africaine. Sur le plan technique, le quartet est l’une des formes vocales les plus abouties de la musique afro-américaine. La musique est harmonisée à quatre voix : soliste (lead vocal), ténor, baryton et basse. Ces voix (à part celle du soliste) peuvent être éventuellement doublées, ce qui permet d’avoir des formations comprenant un plus grand nombre de chanteurs. Ces formations sont invariablement appelées quartet aux états-Unis.

La structure des morceaux était assez classique avec une alternance couplet-refrain. Le couplet était chanté par le soliste, alternant avec les réponses du chœur. Petit à petit, l’interprétation va se libérer et le soliste en arrive à tenir le rôle du preacher. De tels changements apparaissent vers la fin des années 20 et sont le signe d’une affirmation des caractéristiques spécifiques de la tradition noire, après de nombreuses années de retenue. Certains artistes vont tirer parti de ce retour aux sources et obtenir les faveurs du public : ce sont justement les preachers qui vont connaître un énorme succès. On peut citer parmi eux le révérend J.M. Gates, d’Atlanta et les révérends Mc Gee et Burnett. Il faut dire que ces preachers étaient le plus souvent baptistes, comme c’est toujours le cas aujourd’hui.

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Blues et gospel

À ce stade de notre étude, il peut être intéressant d’aborder les relations parfois orageuses entre le gospel et le blues. Les églises noires, très puritaines, se posaient en rempart contre le vice et la débauche, et toléraient mal que leurs fidèles fréquentent les bars, cabarets et autres lieux de "perdition" où se produisaient en général les bluesmen. C’est pour cette raison que de nombreux artistes ont eu les pires difficultés à mener de front une carrière de chanteur de gospel et une carrière de chanteur de blues. Il était pourtant tout naturel que ces genres se mélangent, car leurs racines sont communes et seule la différence de lieu et de contexte a fait que des dissemblances notables sont peu à peu apparues.

Tout d’abord, le gospel peut être considéré comme le moyen d’expression d’une collectivité rassemblée autour de thèmes communs, alors que le blues, lui, semble être l’expression d’une individualité. En effet, les paroles des bluesmen traitent de problèmes plutôt personnels comme la solitude, la tristesse, parfois même la joie, ou encore, et c’est plus significatif, de problèmes que rencontre l’individu par rapport au groupe (l’exclusion en particulier).

Sur un plan technique, même si l’interprétation du gospel fait très souvent appel aux blue notes et autres particularités de la musique afro-américaine, la forme des chansons s’apparente à celle des chansons populaires (couplet et refrain de 32 mesures) alors que de son côté le blues se présente le plus souvent sous la forme de thèmes courts, construits suivant un schéma harmonique de 12 mesures. Il n’en reste pas moins que ces deux formes musicales sont très proches sur le plan de l’inspiration car elles expriment toutes les deux le mal de vivre des noirs-américains, individus isolés au cœur d’une société hostile, qui se regroupent au sein d’une communauté religieuse pour y trouver du réconfort et surtout l’espoir.

C’est vers la fin des années 20, en pleine dépression, que le gospel moderne trouvera réellement son identité. Un homme sera largement à l’origine de cette évolution: il s’agit de Thomas A. Dorsey, qui peut être considéré comme une des grandes figures de la musique afro-américaine.

Thomas A. Dorsey

Thomas A. Dorsey (1899-1993), fils d’un pasteur baptiste, est élevé à Atlanta, en Géorgie, bercé par les hymnes du Dr Watts, ce qui ne l’empêcha pas de commencer par chanter du blues ! Il va se tourner vers la musique religieuse à partir de 1926, mais c’est à Chicago, en 1931, qu’il crée la première chorale de gospel (tout du moins la première à porter ce nom). C’est en 1932 qu’il fonde, avec la chanteuse Sallie Martin, la National Convention of Gospel Choirs and Choruses, grand rassemblement annuel de chorales venues de tout le pays, qui existe encore de nos jours. Dorsey va parcourir les états-Unis, allant d’église en église et recrutant sur son passage de nouveaux talents qui allaient devenir pour certains d’entre eux de grandes vedettes du gospel. Dorsey était un compositeur prolifique, qui a eu le génie d’intégrer à sa musique les caractéristiques du blues et du jazz, qu’il connaissait bien pour les avoir pratiqués au début de sa carrière. Cette introduction de la musique profane dans les œuvres religieuses allait marquer un tournant dans l’histoire du gospel. Cette musique, jusque-là confinée aux lieux de cultes, allait pouvoir sortir des églises pour franchir les portes des cabarets et élargir son public. Certains artistes vont symboliser cette ouverture, entre autres sister Rosetta Tharpe et le Golden Gate quartet.

Sister Rosetta Tharpe

Rosetta TharpeNée en 1915, Rosetta Tharpe est la fille d’une chanteuse évangéliste itinérante, voyageant d’église en église. C’est après de nombreuses années de tournées que Rosetta Tharpe va intégrer la troupe du fameux Cotton Club de New York. Elle participe au grand concert From spirituals to swing, qui pour la première fois fait pénétrer l’art vocal afro-américain dans un des hauts lieux de la musique classique européenne: Carnegie Hall. Sister Rosetta Tharpe va devenir une véritable star dans les années 40, interprétant du gospel, mais aussi du blues et du jazz, accompagnée de sa guitare électrique.

 

Le Golden Gate Quartet

Un quartet vocal allait lui aussi étendre sa popularité au-delà du public noir : il s’agit du Golden Gate Quartet. Les membres du Golden Gate Quartet commencent à se produire en 1935. Leur premier disque, en 1937, marque le début d’une longue série de succès qui continue encore de nos jours. En 1938, ils sont engagés à New York au Café Society, endroit "branché" de l’époque, où ils rencontrent un excellent accueil auprès du public blanc, ce qui leur permettra d’élargir leur audience jusqu’à devenir une figure emblématique de la musique afro-américaine dans le monde entier. Le Golden Gate Quartet a innové dans le sens où il a intégré, lui aussi, certains traits caractéristiques de la musique populaire de son époque. On peut noter en particulier les harmonisations parfaites, le swing volontiers jazzy, l’imitation vocale des instruments à vent, ainsi que les interventions narratives du soliste qui, sous la forme de sermons récitatifs peuvent s’apparenter au rap que nous connaissons aujourd’hui.

De l’après-guerre à nos jours

Nous sommes en 1945. La guerre est finie, le monde panse ses plaies et la musique noire sort définitivement de son ghetto. De nombreuses petites compagnies phonographiques indépendantes voient le jour et se spécialisent dans la musique afro-américaine. Le terme péjoratif de race records va être remplacé progressivement par rhythm and blues. Les musiques regroupées sous cette étiquette se caractérisaient par des rythmes fortement accentués qui préfiguraient le rock’n roll et la soul music. L’époque n’était plus à la recherche du consensus. Si on avait assisté jusqu’ici à des tentatives d’intégration de la population noire, qui gommait volontairement les aspects particuliers de sa musique, cette période était définitivement révolue !

L’accompagnement instrumental du gospel avait relativement peu évolué depuis la fin du XIXe siècle, se réduisant à un piano ou une guitare. C’est vers le milieu des années 40 que l’orchestre va s’étoffer, d’abord d’une batterie, puis d’une section rythmique complète (guitare basse, guitare électrique), et également d’une section de cuivres, ce qui accentuera le coté "énergique" de l’ensemble.

Sur le plan de la notoriété, ce sont les quartets qui occupent le devant de la scène. Les solistes de ces ensembles deviennent de très grandes vedettes qui attirent un public de plus en plus large. Parmi les grands solistes de cette période, on peut citer le révérend Franklin (le père d’Aretha), et Clarence Fountain, entre autres… De nombreux groupes féminins voient également le jour, les solistes vont très souvent continuer leur carrière de façon indépendante, contrairement aux solistes masculins. Tout cela nous amène à parler d’une des plus grandes chanteuses de la musique afro-américaine, Mahalia Jackson.

Mahalia Jackson

Mahalia JacksonNée en 1912 à La Nouvelle-Orléans et élevée dans la tradition baptiste, Mahalia Jackson débute toute enfant dans la chorale de l’église où officie son père. Elle y découvre les hymnes du Dr Watts, tout en s’imprégnant de l’esprit du blues en écoutant la grande chanteuse Bessie Smith. Dans les années 40, elle rencontre Thomas A. Dorsey, et c’est sur les thèmes de celui-ci que se révélera son immense talent. Il faut dire que Mahalia Jackson possédait une voix unique : forte, expressive, avec un timbre chaleureux, une tessiture très étendue et une articulation parfaite. De plus, elle possédait un charisme hors du commun. A partir de 1946, elle va rencontrer un succès considérable. Elle devient la Gospel Queen (la Reine du Gospel), et sa popularité dépasse largement le public noir.

D’autres chanteuses méritent également d’être mentionnées et même d’être considérées comme des divas : on peut citer Bessie Griffin et Marion Williams entre autres… Il est aussi une chanteuse aujourd’hui mondialement connue qui n’a jamais fait carrière dans le gospel, mais qui y revient fréquemment, tant cette musique est inscrite dans ses gènes : il s’agit d’Aretha Franklin, fille du révérend Franklin, fameux preacher baptiste. Chanteuse-pianiste, Aretha Franklin va devenir la plus grande chanteuse de soul music. On ne peut que constater la grande homogénéité de l’art vocal afro-américain, qui est à la base d’une grande partie de la musique moderne qui englobe le blues, le gospel, le rhythm and blues, et même le rock’n’roll !

Le gospel de nos jours

Les chorales ont toujours été une des formations emblématiques du gospel. Depuis l’énorme succès du morceau Oh Happy Day, enregistré par une chorale appelée les Edwin Hawkins Singers, ces groupes, comprenant parfois jusqu’à une centaine de chanteurs, n’ont cessé d’occuper le devant de la scène.

Plutôt que d’énumérer une liste de noms d’artistes qui font aujourd’hui l’actualité de la musique gospel, il est à mon sens plus intéressant d’examiner les deux grandes tendances qui se dégagent dans le gospel actuel. Ces deux tendances sont : la sacred gospel music (réservée aux églises noires), et une musique appelée sécular gospel music, appellation paradoxale qui désigne ici une musique religieuse interprétée en dehors de son contexte sacré. Il est clair que la commercialisation du gospel a entraîné une certaine édulcoration de son message; il doit parfois se plier aux contraintes esthétiques de la musique à la mode et par là même perdre une partie de son authenticité !

Il faut souligner que l’influence du gospel et des spirituals est très importante dans tous les domaines de la musique vocale afro-américaine:on la retrouve dans le blues et le jazz, bien sûr, mais aussi dans la soul music, le funk et même le rap, qui utilise les mêmes procédés que les sermons des preachers !

Le gospel, musique sacrée

Après cet historique, obligatoirement incomplet, il est intéressant d’examiner l’aspect religieux et même mystique, s’il y a lieu, de la musique gospel. Cet aspect est indéniable : les paroles des spirituals et des gospels songs font sans cesse référence à Dieu, à l’Ancien et au Nouveau Testament. On peut donc dire que l’essence même du gospel est la recherche d’un monde meilleur s’exprimant à travers la prière. Cette prière s’adresse bien sûr à Dieu, mais elle est également un exutoire à une souffrance immense, celle d’individus asservis, à qui l’on refusa longtemps le statut même d’êtres humains ! Sur le plan formel, elle est la survivance d’une forme de liturgie ancestrale, dans laquelle le système question-réponse entre le soliste et le chœur était déjà présent. Il faut savoir que de nombreuses tribus africaines n’envisageaient même pas de prier une divinité quelconque sans musique, chants et danses !

Les spirituals et le gospel expriment la prière d’une communauté, qu’ils soient interprétés en chœur ou par un chanteur seul. L’individu s’adresse à Dieu en se fondant dans une assemblée et c’est aussi ce que font les Chrétiens du monde entier lorsqu’ils chantent des cantiques dans les églises ! La différence réside dans le fait que les chants entonnés et la manière de les interpréter sont le résultat de la rencontre de la musique religieuse européenne et de la musique traditionnelle africaine, et ce dans des circonstances très particulières.

Le mysticisme, si nous consultons le dictionnaire, est "la recherche d’une union parfaite avec Dieu ou l’Absolu dans la contemplation ou l’extase". L’extase est bien présente dans le gospel et se manifeste par la transe de certains fidèles, emportés par le rythme et l’émotion qui se dégagent de cette musique. En effet, lors des offices, les participants frappent dans leurs mains, dansent et chantent pendant parfois des heures, jusqu’à atteindre un état second où leur personnalité semble littéralement "projetée" dans la musique, ce qui, je le pense, ne manquera pas d’intéresser les mystiques que nous sommes… Citons en concordance le cas des Derviches Tourneurs de la tradition soufie qui atteignent l’extase en tournant sur eux-mêmes, s’absorbant dans le Tout par l’effet conjugué du mouvement et de la musique.

On peut néanmoins avancer que le gospel est tout sauf une musique contemplative ni même une musique de méditation, telle que peuvent la concevoir beaucoup d’occidentaux, qui ont tendance à oublier, et parfois même à mépriser, l’importance du rythme dans la musique, au profit de l’effet lénifiant de notes ténues et de nappes de synthétiseurs. Le rythme n’est-il pas omniprésent dans l’univers, et ce jusqu’à l’intérieur de notre propre corps ?

Quoi qu’il en soit, l’écoute du gospel garantit à son auditeur une intense émotion, une véritable plongée dans les profondeurs de l’être, et par là même une prise de conscience de son moi le plus profond, ce qui ne peut être qu’une expérience des plus enrichissantes ! Le gospel n’est pas seulement un style musical; il est également un moyen par lequel les noirs américains ont réussi à affirmer leur identité, leur union et leur culture, tout en créant une forme artistique originale. Ceci peut être illustré par une citation d’un membre éminent de notre Ordre, Nicholas Roerich :

« Dans la Beauté nous sommes unis,
Par la Beauté nous prions,
Avec la Beauté nous conquérons. »

Noire et blanche

De toutes les musiques, faire son credo,
Noire et blanche, comme les touches du piano,
Noire est la misère dont elle renvoie l’echo,
Blanche comme la mort à l’immortel tempo.

La peau est noire, la vallée est toute blanche,
Le négro-spiritual s’élève, confidentiel.
L’alphabet des opprimés s’envole vers le ciel,
La révolte de l’âme lève le corps qui flanche

Les chants de coton embaument les cantiques,
Recueillis, les fils des fleurs s’imprègnent de pleurs.
Le cri des esclaves exhale les douleurs
Qui forment un chœur aux accents frénétiques.

Les souffrances du jour écrivent la partition,
Elles emprisonnent les notes dans la mémoire,
Pour ne les délivrer qu’au seuil du purgatoire.
Dieu ne donne que le la de l’inspiration.

La musique forme le langage universel,
Elle traverse le temps, compagne éternelle.
Pour que les sens vivent une passion charnelle,
Noire comme la terre, blanche comme le sel.

Daniel Perruchon

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