L'HERMETISME
: LA
SAGESSE ETERNELLE
« Je
t'invoque, toi qui es plus grand que tout, qui as tout créé,
qui es né de toi-même, qui vois tout et qui n'es point
vu. C'est toi qui as donné au Soleil sa gloire et
toute sa puissance, à la Lune de croître et de diminuer
et de suivre une course régulière, sans avoir rien
enlevé aux ténèbres antérieures, mais
en attribuant à tous une part égale. Car c'est avec
ton apparition que le monde vint à l'être et que la
lumière apparut. Toutes choses te sont soumises, toi dont
aucun des dieux ne peut voir la vraie forme, toi qui, tandis que
tu revêts toutes les formes, demeures l'invisible Aïon
de l'Aïon. » (1) Voilà un extrait
du Poimandrès, un texte faisant partie de ce que les ésotérologues
et les historiens ont convenu d'appeler le Corpus
Hermeticum. Depuis l'époque hellénistique, à laquelle
ils auraient été écrits, les textes attribués à Hermès
Trismégiste n'ont cessé de faire rêver, d'inspirer
et de nourrir les plus fabuleuses quêtes d'Absolu. On remplirait
des tomes entiers avec les noms des personnes, célèbres
ou anonymes, initiées ou profanes, qui se laissèrent
gagner par la quête hermétique. Philosophes, mystiques, ésotéristes, érudits,
scientifiques et alchimistes… autant de générations de
chercheurs qui trouvèrent les réponses aux questions
primordiales dans les écrits hermétiques : Qui sommes-nous
? Quelle est la Cause première ? Quel est le sens et le but
de la Vie ? Gnostiques, Chrétiens,
Juifs, Musulmans, Druzes, Francs-Maçons, Rosicruciens… autant
de religions, de peuples et de philosophies qui trouvèrent dans
l'Hermétisme le désir d'Unité et d'Union de l'ensemble
de l'humanité : l'alliance de l'homme à la nature, de
la nature à Dieu, de Dieu à l'homme, de l'homme à l'homme. Mallarmé, Pic
de la Mirandole, Newton, Giordano Bruno, Paracelse, Léonard
de Vinci, John Dee, Albert Einstein… autant de noms illustres qui marquèrent
l'histoire et apportèrent au monde sous une forme ou une autre
l'héritage hermétique. Qui fut Hermès
Trismégiste ? D'où viennent les textes hermétiques ? Que contiennent-ils
? Comment ont-ils traversé l'histoire ? Autant de questions
auxquelles nous allons tenter de répondre brièvement
ici. Hermès
Trismégiste Quand on prononce le
nom d'Hermès, on pense immédiatement au dieu grec au
caducée, fils de Zeus et de la nymphe Maïa. à partir
du IIIe siècle av. J-C., Hermès va être regardé par
les Grecs comme le descendant d'une divinité locale égyptienne
adorée à Khmonou : Thot. Ce dernier occupait une place
importante au sein du panthéon égyptien ; il est le dieu
magicien assistant Isis lorsqu'elle redonne vie à Osiris, le
secrétaire, le scribe des dieux, l'inventeur des hiéroglyphes.
Il est aussi la Lumière de Rê dans son aspect nocturne,
ce qui fait de lui l'initiateur aux Mystères et le maître
des connaissances secrètes et occultes (2). Bientôt Thot
et Hermès se confondent et sont regardés comme un seul
et même personnage. De plus une homonymie se produit entre Thot-Hermès
et un prêtre égyptien à qui l'on attribue un ensemble
de textes : Hermès Trismégiste. Pourquoi « Trismégiste
: le Trois-fois-Grand »? Plusieurs hypothèses ont été avancées,
d'ordre linguistique, traditionnel ou mystique. à titre d'exemple,
on peut citer l'hypothèse linguistique avancée par E.O.
von Lippman : « Dans les vieux textes égyptiens la
triple répétition du même hiéroglyphe exprimait
le pluriel, et plus tard le superlatif, de telle sorte qu'« Hermès
le Grand, le grand, le grand, » doit être lu « Hermès
le très grand », et non, comme cela se produisit par erreur, « Hermès
le trois fois grand » ou « Trismégiste ». » (3)
Dans cette interprétation
Hermès devient le modèle de l'herméneute et de
l'ésotériste, en traversant les époques, avant,
pendant et après le déluge : il devient le dépositaire
des connaissances. Mieux, il intègre celles-ci et, faisant corps
avec elles, il devient la sagesse, il devient l'archétype de
l'initié et de l'accompli, source intarissable d'inspiration
pour des générations de chercheurs en quête des
vérités les plus sublimes. Pour conclure ce bref
aperçu de l'aspect historique d'Hermès, il faut citer
Julius Evola et C.G. Jung : « …le personnage
d'Hermès correspond moins à une personne qu'à une
influence spirituelle. » (5) « Hermès
est l'une des figures les plus remplies de contradictions du syncrétisme
hellénistique, duquel sont émanés les développements
décisifs de l'Occident : Hermès est un dieu des révélations
et, dans la philosophie naturelle du haut Moyen âge, rien
de moins que le Noûs créateur du monde. » (6) Le Corpus Hermeticum Jamblique cite le témoignage
de Manethon qui attribue à Hermès 36 525 livres. Plus
raisonnable, Seleucus, toujours cité par Jamblique, évalue
les œuvres d'Hermès à 20 000 livres. En réalité,
ce qu'on appelle aujourd'hui le Corpus Hermeticum est
un ensemble de dix-sept traités vraisemblablement écrits
entre le IIe siècle avant et le IIIe siècle après
notre ère : le Poimandrès ou Pimandre, l'Asclepius ou Discours
parfait, les Fragments de Stobée (parmi
lesquels on trouve la Koré Kosmou,
texte d'une importance cosmogonique majeure) et enfin le De castigatione
animae (Du châtiment de l'âme), texte arabe postérieur
datant vraisemblablement du IXe ou Xe siècle. Outre ces textes
cosmogoniques, une série d'écrits hétérogènes
peut être classée comme suit : les écrits astrologiques,
les sciences occultes et les sciences alchimiques. La fin de l'antiquité et
la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie font tomber dans
l'oubli une partie des manuscrits hermétiques. Les ésotéristes
médiévaux (c'est-à-dire surtout les alchimistes)
travailleront sur la base de l'Asclepius et
des écrits alchimiques. Ainsi, si depuis la Renaissance on s'accorde à dire
que le Pimandre est l'essence même
du Corpus Hermeticum, il fut totalement
oublié par le Moyen âge. C'est un moine qui le retrouve
en Macédoine et le rapporte à Florence vers 1450. Dix
ans plus tôt Cosme de Médicis, dont la réputation
d'ami des lettres n'est plus à faire, avait confié à Marcile
Ficin la création de l'Académie néoplatonicienne.
Le manuscrit est attribué à Hermès le Trois Fois
Grand. L'enthousiasme est tel que Cosme demande à Ficin d'abandonner
la traduction de Platon au profit de celle de ce nouveau manuscrit
(7). De fait Platon est alors
considéré comme un des derniers maillons de la philosophia
perennis : « Dans le temps où naissait
Moïse, florissait l'astronome Atlas, frère du physicien
Prométhée, aïeul maternel de l'ancien Mercure, de
qui le petit-fils fut Mercure Trismégiste, tout ensemble le
plus grand des prêtres et le plus grand des rois. Ensuite succède
Orphée puis Aglaophemus, initié au savoir secret par
Orphée, suivi à son tour par Pythagore, dont le disciple
fut Philolaos, le maître du divin Platon » (8).
Voilà un exemple de « chaîne » initiatique
montrant l'origine de la prisca
theologia. D'après cette conception, le savoir initiatique
est transmis secrètement de maître en maître au
cours des âges depuis la plus haute Antiquité. De nos
jours, ce type de concept a encore cours dans les mouvements ésotériques
sous le nom de Tradition Primordiale (9). Cette transmission est non
seulement intellectuelle par l'apprentissage des connaissances et des
textes, mais aussi spirituelle par l'initiation. En 1471, paraît
la première édition latine du Corpus
Hermeticum qui ne connaîtra pas moins de 25 rééditions
jusqu'en 1641. Nous nous proposons d'entrer petit à petit dans
la pensée hermétique en examinant plus en détail
les textes, que nous n'allons pas étudier en suivant l'ordre
chronologique de leur rédaction, mais plutôt en tentant
de tirer les lignes de force et les idées majeures de la pensée
hermétique (10). Toutefois, il faut garder à l'esprit
que les textes hermétiques ne forment pas un tout cohérent,
les textes, parfois de qualité très inégale, présentent
un certain nombre de contradictions doctrinales. P. Festugière
distingue deux types d'hermétisme. Un hermétisme savant
et un hermétisme populaire. D'une part les hautes envolées
mystiques, ésotériques et philosophiques, et d'autre
part les “recettes de cuisine” visant à acquérir la longévité, à fabriquer
de l'or ou à se libérer d'un maléfice. Nous ne
nous intéresserons qu'à la première catégorie
de textes. En effet, les véritables ésotéristes
ne se serviront que de ceux-là, les seconds servant aux faiseurs
d'or et de « miracles ». à ce propos, nous céderons
la parole à Paracelse : « Arrière
donc, tous les faux alchimistes qui prétendent que cette science
divine (l'alchimie) n'a qu'un but : faire de l'or ou de l'argent ! » (11) La philosophie hermétique
L'Asclépius est
aussi appelé Discours parfait (Logos
teleios). Ce manuscrit, écrit sous forme de dialogue,
nous montre que la révélation hermétique se situe
en Égypte, cœur du monde : « Ignores-tu
donc, Asclépius, que l'Égypte est la copie du ciel, ou,
pour mieux dire, le lieu où se transfèrent et se projettent
ici-bas toutes les opérations qui gouvernent et mettent en œuvre
les forces célestes ? Bien plus, s'il faut le dire, notre Terre
est le temple du monde entier. » (Ascl., 24). Bien sûr, il y
a plusieurs sens à donner à ce passage. Dans la plupart
des écrits ésotériques cœxistent le sens d'en-bas
et le sens d'en-haut : un sens externe et un sens interne, un sens
littéral et un sens symbolique. Comme le fait remarquer
F. Bonardel : « Cette proclamation n'est
pas la manifestation d'un géocentrisme spirituel injustifiable,
mais plutôt la certitude que toute révélation fait
du lieu où elle survient le centre symbolique du monde, en même
temps qu'elle sacralise la terre où elle advient. » (12) Si révélation
il y a, il ne s'agit pas d'une révélation complète
et définitive. En effet, il s'agit plutôt de périodes
cycliques de révélation et d'occultation : « Hermès
vit l'ensemble des choses ; et ayant vu, il comprit ; et ayant compris,
il eut puissance de révéler et de montrer. En effet,
les choses qu'il connut, il les grava, et, les ayant gravées,
les cacha, ayant mieux aimé, sur la plupart d'entre elles, garder
un ferme silence que d'en parler, afin qu'eût à les chercher
toute génération née après le monde. » (Frag.
Stobée, XXIII, 5). On est donc en présence
d'une gnose, d'un enseignement de type ésotérique et
initiatique qui en tant que tel, s'adresse à une minorité : « Un
entretien si religieux sur un si grand sujet ne doit pas être
profané par l'immixtion et la présence d'un nombreux
auditoire. C'est chose impie que de divulguer à la masse un
enseignement tout rempli de l'entière majesté divine. » (Ascl.
prologue, 1). Mais quel est le but de ces enseignements ? à l'instar
de l'ensemble des mouvements initiatiques et ésotériques,
il s'agit de donner à l'initié l'accès à un
monde secret, auquel le profane qu'il était n'avait jusqu'alors
pas accès. L'hermétiste voit plutôt qu'il ne regarde.
Par delà l'apparence du monde, il voit le monde dans sa réalité,
il perçoit les causes premières. Ainsi, dans le Poimandrès,
le Noûs-Intellect-Dieu se manifeste à Hermès : « Un
jour que j'avais commencé de réfléchir sur les êtres
et que ma pensée s'en était allée planer dans
les hauteurs [...] il me sembla que se présentait à moi
un être d'une taille immense [...] qui m'appela par mon nom et
me dit : Que veux-tu entendre et voir, et par la pensée apprendre
et connaître ? Et moi je dis : Je veux être instruit sur
les êtres, comprendre leur nature, connaître Dieu. [...] à ces
mots, il changea d'aspect, et subitement tout s'ouvrit devant moi en
un moment, et je vis une vision sans limites, tout devint lumière,
sereine et joyeuse [...] Et peu après, il y eut une obscurité se
portant vers le bas, survenue à son tour, effrayante et sombre,
qui s'était roulée en spirales tortueuses, pareille à un
serpent [...] Puis cette obscurité se changea en une sorte de
nature humide [...] produisant une sorte de son, un gémissement
indescriptible. Puis il en jaillit un tel cri d'appel, sans articulation,
que je le comparais à une voix de feu, cependant que sortant
de la lumière [...], un Verbe saint vint couvrir la Nature. » (Poim.1-10) Après la création
de la lumière et des ténèbres, on voit l'opposition
entre la clameur brutale et inarticulée issue du Chaos et la
valeur lumineuse du Logos, Verbe divin. « Cette
lumière, c'est moi, Noûs, ton Dieu, celui qui existe avant
la nature humide qui est apparue hors de l'obscurité. Quant
au Verbe lumineux issu du Noûs, c'est le fils de Dieu. » Cette
conception du Verbe divin peut, si on croit les textes hermétiques
fort anciens, suggérer une pensée pré-christique.
Rapprochement que ne manquèrent pas de faire certains Pères
de l'Église qui virent dans l'hermétisme l'annonce du
christianisme. Mais l'homme dans tout
cela ? Quelle est sa place au sein de la pensée hermétiste
? L'homme a été créé par Dieu à son
image et se vit livrer la garde de la Création, mais séduit
par la beauté de celle-ci, l'Homme brûla du désir
de la rejoindre : « Alors l'Homme, qui
avait plein pouvoir sur le monde des êtres mortels et les animaux
sans raison, se pencha à travers leur enveloppe, et il fit montre à la
Nature d'en bas de la belle forme de Dieu…la Nature sourit d'amour,
car elle avait vu les traits de cette forme merveilleusement belle
de l'Homme se refléter dans l'eau et son ombre sur la terre.
Pour lui, ayant perçu cette forme à lui semblable présente
dans la Nature, reflétée dans l'eau, il l'aima et il
voulut habiter là. Dès l'instant qu'il le voulut, il
l'accomplit, et il vint habiter la forme sans raison. Alors la Nature,
ayant reçu en elle son aimé, l'enlaça toute, et
ils s'unirent, car ils brûlaient d'amour. » (Poim. I,
14). Voilà pour la chute. L'Âme de l'Homme, charmé par
la matière et désireux d'en faire l'expérience,
se retrouve prisonnier en son sein. Pourtant il reste en lui les traces
de sa nature divine. L'homme est donc double : « mortel de par
son corps, immortel de par l'homme essentiel » (Poim. I,
15). Cette nature pneumatique, il doit réapprendre à l'exprimer
et à la développer afin de faire l'ascension du monde
céleste. Il s'agit d'un schéma chute-exil-régénération
qui apparaît dans la plupart des mouvements ésotériques
postérieurs (Rosicrucianisme, Martinisme, Kabbale et même
Soufisme) et permet à l'initiable de « rebrousser chemin
vers les choses anciennes et primordiales ». Il y a donc un lien entre
l'homme et le Divin, entre le ciel et la terre. Mais ce lien dépasse
le stade de simple médiation, il est aussi sympathie : « Il
est vrai et sans mensonge, que tout ce qui est en bas est comme ce
qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas
: pour accomplir le miracle d'une seule chose. De même que toutes
choses tirent leur origine de la Chose Unique Seule, par la volonté et
le verbe de l'Un, Seul et Unique qui l'a créée dans Son
Esprit, de même toutes les choses doivent leur existence à cet
Un par ordre de la Nature et peuvent être améliorées
par l'Harmonie avec cet Esprit. » (Table d'émeraude).
La pensée hermétique va parcourir énormément de chemin, à la fois dans le temps mais aussi dans l'espace. Nous verrons brièvement sa destinée en Orient et en Occident. On perd la trace du Corpus
Hermeticum en Occident entre le VIe siècle et
le XIe siècle. W. Scott suggère qu'il aurait été conservé par
les Sabéens qui célébraient un culte consacré à Hermès-Thot
jusqu'au XIe siècle. Les Sabéens faisaient remonter
leur origine à Hermès et ils produisirent eux-mêmes
un certain nombre d'écrits originaux dont ils attribuaient
le contenu à Hermès lui-même. Ainsi en est-il
du Risâlat fi'n-nafs (Lettre
sur l'âme) et les Institutions
liturgiques d'Hermès rédigé probablement
par Thâbit ibn Qorra de Bagdad(14). Très tôt
dans le monde islamique on s'intéresse à Hermès.
Celui-ci est en effet reconnu d'emblée comme un prophète
et ce par les autorités les plus exotériques. On se souvient,
en effet, que la religion musulmane ne s'est jamais posée en
nouvelle révélation mais que Muhammad est le « sceau
des prophètes ». C'est-à-dire le dernier maillons
d'une chaîne de prophètes (Noé, Moïse, Jésus,…),
tous porteurs d'une partie du message Divin. Hermès apparaît
ainsi à deux reprises dans le Coran et dans certains hadiths
sous le nom d'Idris : « à l'époque
d'Idris, les anges s'adressaient aux hommes, les saluaient, leur parlaient,
les fréquentaient, car c'était une ère d'harmonie » dit
un hadith. On assimila également Idris-Hermès à Hénoch
ce qui lui donna une présence considérable et permit à l'Islam
de se rapprocher de la tradition helléno-égyptienne. Pour la tradition islamique, il y eut trois Hermès : 1. Hermès le Majeur qui vécut avant le déluge. Il reçut par inspiration divine la science de l'écriture, de l'astronomie et de l'architecture. C'est lui qui fit construire les pyramides pour y graver en hiéroglyphes les secrets de la création et ainsi les préserver du déluge. 2. Hermès le Babylonien qui vécut après le déluge. Maître en médecine, en philosophie, en mathématique. C'est lui qui initia Pythagore aux mystères de la science sacrée. 3. Hermès l'égyptien.
Maître d'Esculape, il est le premier à enseigner l'alchimie
et fut une des plus grandes autorités en magie et en sciences
occultes de tous les temps. Celui du Coran est le
premier. En effet, il s'agit d'Idris, fils de Yared, l'arrière-petit-fils
de Seth, ayant vécu peu avant Noé. Son rôle principal
fut celui de savant civilisateur et son message fut plus une transmission
de techniques qu'une parole religieuse. Mais Idris-Hermès n'a
pas obtenu ces sciences par recherche personnelle mais bien par inspiration
divine. Ces sciences : mathématiques, astronomie, médecine,
sont autant de prolongements de l'activité divine sur Terre,
autant de moyens et de méthodes pour connaître Dieu. Idris-Hermès
est le héros civilisateur porteur, non pas d'une science mécanique
mais de la Science, science du monde, des hommes et de l'univers, mystères
du cosmos, du microcosme et du macrocosme, de la sagesse divine : Idris-Hermès,
le prophète sans visage. En effet, si Idris est
un des quatre piliers soufis sur lesquels repose la hiérarchie
mystique des saints qui soutient l'existence du monde, il n'en demeure
pas moins une figure énigmatique et intemporelle. Ces quatre
piliers sont en fait les quatre prophètes immortels qui reviendront à la
fin des temps pour accomplir une tâche bien précise :
Jésus combattra les forces de l'idolâtrie et du mal, Elie
est l'intercesseur auprès des Amis de Dieu, Khadir l'Initiateur
des initiateurs. Mais Idris n'a ni fonction, ni rôle historique à jouer.
D'où vient cet imprécision ? S'agit-il réellement
d'une imprécision ? Ou plutôt s'agit-il de mettre en évidence
par l'absence, procédé ésotérique classique
? Pierre Lory souligne
que selon les sources ésotériques musulmanes, Hermès
aurait rédigé des odes en arabe, en hébreu et
en syriaque. Cette polyglossie est le signe de l'intemporalité et
de l'universalité d'Idris-Hermès ; celui-ci ne se rattache à aucune
tradition en particulier, ou plutôt il se rattache à l'ensemble
des traditions monothéistes. Une lecture plus ésotérique,
verticale, donne à Hermès-Idris toute sa dimension. En
effet certaines traditions soufies donnent une valeur ésotérique
aux langues susmentionnées « qui dépasse de beaucoup
leur fonction littéraire et liturgique dans l'histoire ».
Le syriaque est la langue des anges, utilisée dans les rituels
magiques et théurgiques. L'arabe aurait été la
langue parlée par Adam au Paradis et l'hébreu, un idiome
de l'arabe que les hommes se seraient mis à parler sur terre
après la chute. « Idris parlait
donc les langues du ciel, de la terre, et celle de l'homme à l'état
accompli, l'arabe. Il s'est exprimé à ces trois niveaux
de conscience et d'être en poèmes, c'est-à-dire
en un discours structuré et proféré selon des
harmonies métriques donc mathématiques : parole
du parfait équilibre de l'intellect purifié » (15)
et reflet de l'harmonie divine. Selon Pierre Lory, si on met les réflexions précédentes en parallèle avec plusieurs textes de théurgie mentionnant Idris-Hermès invoquant sa Nature Parfaite ou étant lui-même la Nature Parfaite de l'orant, on peut comprendre alors Idris-Hermès comme le maître intérieur, l'ange personnel de l'ésotériste qui est en réalité le Soi supérieur. Car comme le suggère le traité occulte du Ghayat al-hakim, Hermès était à la recherche de son être supérieur : le découvrant, il devient lui-même cette Nature Parfaite. Ainsi en sera-t-il de l'initié soufi qui, réalisant sa part divine, devient le reflet de Dieu. C'est sans doute chez
les alchimistes que la tradition hermétique trouva le plus d'écho
en Occident. Les premiers grands traités d'alchimie occidentale
datent du XIIe siècle avec la première traduction latine
du Livre de la Compositio d'Alchimie de Morien par Robert de
Chester (1144). On doit encore citer De alchimia d'Albert le
Grand, le Traité de la Pierre philosophale de
saint Thomas d'Aquin, la Lettre sur les prodiges
de la nature et de l'art de Roger Bacon, le Rosaire
des philosophes d'Arnaud de Villeneuve, l'Ars
Magna de Raymond Lulle, etc. On parle ici de la véritable
alchimie, celle qui se double de l'alchimie spirituelle et de la recherche
de la pierre philosophale intérieure, non pas celle des « souffleurs » et
des faiseurs d'or qui ne visent qu'à produire des richesses
matérielles. Comme on l'a vu plus haut, le moyen âge « oublie » le Poimandrès mais
utilise l'Asclepius. Le texte sans
doute le plus étudié par les alchimistes d'alors est
la Table d'Emeraude (Tabula Smaragdina). A la Renaissance, c'est
la redécouverte du Poimandrès. Des
hommes comme Marcile Ficin et Pic de la Mirandole représentent
la figure type de l'érudit renaissant. Alliant la connaissance
la plus parfaite en sciences exotérique (médecine, astronomie,
grammaire, théologie…) à la recherche intérieure
et spirituelle la plus profonde (Kabbale, magie, astrologie, alchimie...),
ils ont une soif inextinguible de connaissances et, voyant en toutes
choses l'œuvre du divin, ils étudient toutes ses manifestations
sous le plus de facettes possibles. En 1614, Isaac Casaubon
rétablit la véritable datation des textes attribués à celui
qu'on disait « contemporaneus Moysi ». Dès
lors, l'hermétisme perd-il du crédit ? Au contraire,
les courants ésotériques se réclamant de la sagesse
hermétique continueront à fleurir jusqu'à nos
jours. Ces textes sont plus récents, ils datent du IIe siècle
après J-C, qu'importe ! Pour les ésotéristes,
les connaissances et la sagesse sont intemporelles, en ce qu'elles
parlent de l'Homme et de l'Univers, de la nature éternelle de
l'être humain et de ses relations, de ses liens, de sa synchronicité avec
l'ensemble de la Création.
à partir du XVIIe
siècle, Hermès semble tombé dans l'oubli. En 1658,
B. de Lansac écrit : « Connaissant
le goût du siècle comme je fais, je suis fort sûr
qu'on aimerait beaucoup mieux voir des traités de philosophie
selon Descartes que selon Hermès. Le premier est à la
mode et a toutes les grâces de la nouveauté, au lieu que
le dernier est si vieux et si usé qu'à peine son nom
est-il connu du monde. » (13) Mais l'hermétisme
survit de manière occulte, sous-tendant l'ensemble des mouvements ésotériques
en quête d'une compréhension gnostique du monde et œuvrant à un
perfectionnement intérieur assimilable à la quête
de la pierre philosophale. Au dix-huitième
siècle, l'hermétisme est, sous une forme christianisée,
sous-jacent à l'illuminisme. Il
serait banal d'opposer deux dix-huitièmes siècles, celui
des Lumières et celui de l'illuminisme. D'un côté Voltaire
exaltant les vertus de la Raison et de l'autre Louis-Claude de Saint-Martin
ne visant qu'à la réintégration. Comme le rappelle
Pierre Riffard, « Ce schéma, tout
scientiste, est une caricature ». Le tableau
est plus nuancé : Newton découvre la gravitation universelle
et en parallèle travaille sur le Grand Œuvre, Antoine Court
de Gébelin marque son temps par son érudition et ses
recherches sur l'origine des civilisations tout en étant membre
des Élus-Cohens. L'illuminisme n'est en aucun cas l'opposé des Lumières. Les ésotéristes et Illuminés du XVIIIe siècle ne sont pas des marginaux, ils s'inscrivent dans la mentalité de leur époque. Ils ont soif d'une connaissance universelle, ils étudient l'homme et le Grand Livre de la Nature et ne se satisfont pas de la science nouvelle qui réduit l'homme au produit passif de lois mécaniques. Aujourd'hui encore certains groupes ésotériques et initiatiques authentiques étudient les textes et les enseignements hermétiques. Outre l'idée (souvent fausse) que l'on peut se faire de l'ésotérisme en général, certains se posent la question de l'utilité et de la pertinence d'une pareille étude... Le Corpus Hermeticum ? Un ensemble de vieux textes poussiéreux qui ne devrait attirer l'attention que de quelques érudits et historiens... La philosophie hermétique ? Le reflet d'une certaine pensée antique et pré-scientifique, des textes à ranger parmi les expressions de la superstition et de l'ignorance humaine... L'alchimie, l'ésotérisme, Paracelse, Jacob Bœhme, Robert Fludd ? Autant d'idées et de personnes « allumées », hallucinées, fantaisistes, autant de temps perdu en vaines chimères... Voilà les jugements a priori.
« Il
faut remarquer qu'aucune autre discipline ou science ne fait l'objet
de pareille agressivité immédiatement, immanquablement,
foncièrement. Quand on parle avec un mathématicien,
on critique une démonstration ou une hypothèse, jamais
la mathématique. On ne commence pas un échange de
vues politiques en suspectant l'interlocuteur de folie… à peine
le mot « ésotérisme » est-il lâché que
fusent les railleries… » (16) On peut à juste
titre s'interroger sur les raisons profondes d'une telle attitude
vis-à-vis de l'ésotérisme en général.
On ne peut qu'inviter le lecteur à se reporter à l'excellente
analyse de Pierre A. Riffard. Pour ce qui est des textes
hermétiques en particulier, ils restent et resteront à jamais
d'actualité. Car, loin de véhiculer des idées
dépassées ou antiques, ils nous parlent d'éternité.
Loin d'être un amas de curiosités et de superstitions,
ils nous entretiennent de la nature humaine profonde, cette part de
nous-même qui est en relation perpétuelle avec la Nature
et l'ensemble de la Création. Sans dogmatisme, ces textes invitent à une
réflexion sur la condition humaine, ils emmènent l'esprit
vers le chemin des étoiles et de la divinité au cœur
de nous-même, là où le Mystère réside,
aux sources de la Vie, par-delà les frontières de la
vie et de la mort, en un lieu où la transmutation s'accomplit,
où l'homme redevient Homme et renaît à lui-même.
C'est un fabuleux voyage dont on revient transformé. C'est la
réalisation véritable de cette maxime intemporelle écrite
sur le fronton du Temple de Delphes : « Connais-toi
toi-même et tu connaîtras l'Univers et les dieux. » Notes(1) Poimandres, p. 22-23, cité par P. Festugière, La révélation d'Hermès Trismégiste, l'astrologie et les sciences occultes, Paris, 1930. (2) C. Rebisse, « égypte et Tradition primordiale », dans Rose + Croix, n° 188, Hiver 1998, p. 3-4. (3)
E. O. von Lippmann, Some remarks upon Hermes and Hermetica, Ambix,
1938. (4) H.-C. Puech, En quête de gnose, t. I, p. 118. (5) J. Evola, La tradition hermétique, Paris, p. 45. (6) C. G. Jung, Les racines de la conscience, Paris, 1960, p. 127. (7) A. Faivre, Présence d'Hermès Trismégiste, Paris, 1988, p. 12. (8) Préface du Poimandrès, traduite par M. Ficin et citée par F. Bonardel, L'hermétisme, 1985, p. 64. (9) R. Guénon, R. Steiner et H. P. Blavatsky ont développé, chacun à leur manière, ce concept présent dans tout ésotérisme. (10) Signalons le petit ouvrage de base de Françoise Bonardel, L'hermétisme, 1985. S'il est loin d'être complet, il a le mérite de présenter les concepts et l'histoire hermétiques de manière claire, sans a priori. (11) Cité par P. A. Riffard dans L'ésotérisme, Robert Laffont, Paris, 1990, p. 68. (12)
F. Bonardel, op. cit., p. 24. (13) Préface à la traduction de M.-A. Crasselame, La lumière sortant par soi-même des ténèbres, p. 32. (14)
C. Rebisse, op. cit., p.10. (15) P. Lory, « Hermès-Idris dans la tradition islamique », dans Présence d'Hermès Trismégiste, Paris, 1988, p. 106. (16)
P. A. Riffard, op. cit., p. 14-15. |
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