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par Louis Caillaud,
membre de la section égyptologie
de l'Université Rose-Croix Internationale

Vert sillon tracé entre deux étendues désertiques, l'égypte, plus qu'ailleurs, a modelé par ses contrastes le peuple égyptien et ses réflexions religieuses. Il faut savoir que l'égyptien ancien a les mêmes préoccupations spirituelles que les nôtres ; il s'est bâti un univers imaginaire reflétant des contraintes et des espoirs. Les forces invisibles qui animent le monde sont devenues des dieux et des divinités avec lesquels il se doit d'entretenir un dialogue permanent. Pour l'égyptien, le monde réel (celui des hommes) et le monde imaginaire (celui des dieux) semblent interdépendants. Toute rupture d'équilibre entre ces mondes, toute déficience remet l'univers entier en question, car le monde des hommes reflète celui des dieux. C'est pharaon qui, de par sa filiation divine (il est fils de Rê) en est la clé de voûte. C'est sur lui que repose le fonctionnement de la société égyptienne, tant politique que religieuse. La royauté est le point de référence vers lequel se tourne le peuple égyptien ; de plus, l'évidence montre que les dieux ont besoin des hommes. C'est de par sa souveraineté divine que pharaon, appelé aussi « le Grand Magicien », rend un culte aux dieux, « le culte divin », qui se déroule chaque jour dans le temple, appelé le « Château du dieu ». En retour, le dieu assure son rôle, qui est de maintenir l'intégrité et l'équilibre du monde. Pour l'égyptien, l'absence du temple, ou l'arrêt du culte, entraînerait la fin du monde organisé.

Image de StonehengeSymbolisme et fondation du temple

Il y a un point très important qu'il faut préciser : la pensée de l'égypte pharaonique est pétrie de symbolisme, mais sur ce terrain, on ne peut avancer qu'avec précaution, et on ne peut attribuer un sens symbolique à des témoignages archéologiques que si l'on y est autorisé par des textes de l'époque. Tout autre procédé risquerait de nous entraîner dans des spéculations plus ou moins hasardeuses, et vouloir à tout prix trouver l'expression d'un symbolisme ou d'un ésotérisme moderne constituerait à coup sûr un manque de sérieux. La pensée religieuse égyptienne est suffisamment riche, au point qu'elle n'a nul besoin d'acquisitions supplémentaires ; elle se suffit à elle-même. Sa magie est un régulateur d'énergies spirituelles et matérielles entre le divin et l'homme, parce qu'elle place le Sacré comme valeur première.

Fondation du temple

Toute une série de rites est consacrée à établir la fondation du temple. Il faut d'abord déterminer le lieu, l'emplacement, ainsi que l'orientation. Il est écrit : « Celui qui édifie toute forme, toute figure, celui qui grave ou sculpte dans la pierre se charge de l'énergie divine et vivifie le nom du dieu. »

C'est à pharaon que revient la charge d'édifier le temple, car le pouvoir royal ne peut tenir que par l'acte de fondation. Pharaon devient donc « Bâtisseur », premier privilège de son pouvoir royal. C'est dans la pierre blanche, « matériau d'éternité » que sera édifié le temple.

Image de StonehengeLes prêtres égyptiens, les ouabou (les prêtres purs), de la Basse-époque, ont attribué la rédaction du rituel de fondation à Imhotep, architecte et médecin, vers 2660 av. J.-C., qui construisit la pyramide de Saqqarah pour le roi Djoser. Ce rituel de fondation rassemble tous les gestes et paroles qui président à la construction de l'édifice divin. Il est écrit : « Sa Majesté ordonna de tendre le cordeau autour de ce temple qui se dresse en belles pierres blanches d'éternité. » Et pharaon affirme la chose comme faite.

Tous les actes rituels sont exécutés par le pharaon, assisté par des officiants du clergé. Sans temple, le dieu n'a pas alors de « Demeure terrestre » et ne peut s'y poser. Ce reposoir est l'image symbolique du « Tertre originel » émergé du Noun, les Eaux Mères, où le dieu Rê s'est posé au premier matin de la Création du monde. Chaque opération tend à signifier le rôle symbolique et mystique du futur temple ; parce qu'il doit être un creuset d'ordre et d'équilibre du monde, par le principe de Maât, que Pharaon offrira au dieu en lui remettant sa « Demeure terrestre ».

Sur un emplacement choisi, pharaon, assisté des prêtres-purificateurs, va déterminer l'orientation du tracé du « Berceau du temple », pour définir les axes à l'aide d'une alidade  visant le ciel, en direction de la Grande Ourse, et vérifiant la place de la constellation d'Orion dans le ciel sud. Une fois les données établies, pharaon plante à chaque angle les piquets fourchus des chevalets, puis aligne entre eux le cordeau, marquant le tracé du « Berceau du temple » avec une extrême rigueur. Dans le temple d'Edfou, des scènes sur les bas-reliefs présentent pharaon exécutant des rites de fondation.

Image de StonehengePharaon amorce le creusement de la tranchée de fondation ; il faut descendre jusqu'à l'eau phréatique qui remplit le fond de la tranchée. Ici, dans la symbolique, l'eau évoque le Noun, les Eaux primordiales d'où sortit le « Tertre » au moment de la Création. Ensuite dans la fosse, du sable sera versé en lit de fondation, pour empêcher des mouvements pouvant provoquer des dommages dans l'édification. Pharaon précise en s'adressant au dieu : « J'ai défoncé pour toi la terre jusqu'à la limite du Noun. » Aux angles de fondation, pharaon place divers objets, tels que des vases d'or et d'argent et des briquettes constituées de la terre d'Héliopolis, à quoi viennent s'ajouter le lapis-lazuli, la turquoise, le jaspe rouge et le quartz. Ces matériaux figurent les racines vivantes du temple qui sera l'image de la « Butte primordiale » émergée du Chaos. Ils vont authentifier l'accomplissement de l'¦uvre, en particulier grâce aux plaquettes où sont inscrits le nom et la titulature de pharaon dans ses cartouches royaux.

L'ensemble des rites sera symboliquement répété quatre fois, pour marquer que le temple sera édifié selon les quatre directions du Cosmos, que représente symboliquement l'image du pilier Djed. Les prêtres assurent le rituel de purification avant que l'édifice ne grandisse. L'acte écarte les forces mauvaises, élimine toute contamination venant du monde extérieur. De son côté, pharaon, muni du sceptre hekat, symbole de son autorité spirituelle, va inscrire dans le temple les cycles et durées qui marqueront les rites du culte divin, ou « culte journalier ».

Pharaon accomplira sa déambulation rituelle, parcourant les salles du temple, ouvrant les portes et progressant vers le sanctuaire obscur, que le dieu viendra habiter. La mise en service du temple n'intervient qu'après une inauguration solennelle en présence du grand prêtre, appelé le « Grand des Voyants », et du clergé. Pharaon ouvrira le sanctuaire, le naos, y introduira la statue du dieu, à qui il remettra sa « Demeure d'éternité ». Le dernier acte de pharaon sera de faire l'offrande de Maât au dieu. Il ne reste plus qu'à rendre le temple fonctionnel pour la liturgie.

Fonction du temple

Que faut-il au temple pour qu'il fonctionne suivant le culte divin ?

  • tout d'abord un certain nombre de salles ;
  • ensuite, la statue du dieu ;
  • une châsse, ou naos, qui sert de demeure au dieu ;
  • une salle particulière où se tient le naos ;
  • une barque processionnelle et une seconde statue destinée aux rites de sortie ;
  • un reposoir pour y placer la barque divine ;
  • enfin un mur d'enceinte, ou  Téménos, pour protéger la place où a été édifié le temple.

Dans cet espace clos, certains temples, comme Karnak et Dendérah, possèdent un lac sacré, représentatif des Eaux primordiales. Il faut aussi un dromos, grande allée processionnelle comme celle qui, de Karnak, rejoint Louxor.

L'orientation du temple

Dans la majorité des cas, les temples ne sont pas construits selon une orientation définie Est-Ouest, ce qui correspondrait à une symbolique. En général, ils sont avant tout orientés vers le Nil pour faciliter le déroulement des rites de sortie par voie d'eau, qui ont lieu lors des grandes fêtes de l'année, comme celle d'Opet. Pour cela, il faut un embarcadère qui parte du temple pour rejoindre le Nil, où se trouve la « Barque sacrée » du dieu.

Image de StonehengeIl apparaît que les temples de Karnak et Louxor échappent à cette règle. Karnak est orienté du Nord-Ouest au Sud-Est et Louxor selon les axes Nord-Est/Sud-Ouest, orientations plus symboliques que réelles. En réalité, l'orientation se fait à l'intérieur du temple, où théoriquement le naos est sensé situer l'Orient, où renaît chaque matin le dieu Rê : l'Orient est considéré comme le séjour des vivants, alors que l'Occident est celui des morts, l'Amdouat. Ainsi, tout cet ensemble devient le « Domaine » du dieu. C'est le lieu sacré où Il réside, et le temple devient une entité à part entière.

Les connaissances de la religion égyptienne nous viennent en grande partie des temples et des tombes. Il en ressort trois aspects :

Premièrement, la symbolique : elle est destinée à rappeler des faits ou à exprimer des croyances, sous forme de mythes, de figures, d'images, qui désignent conventionnellement quelque chose, au moyen du dessin, de la peinture, de la statuaire et des signes hiéroglyphiques. Deuxièmement, le rite : c'est ce qui, lors des cérémonies cultuelles, en augmente l'importance et en dégage le sacré. Enfin troisièmement, la fonction du temple, qui s'affirme comme valeur d'éternité. Siège du dieu, il devient une montée vers le monde des étoiles, que parcourt la « Barque solaire » du dieu Rê.

Le temple n'est pas un lieu de prières pour chacun ; au-delà de certaines limites, c'est un lieu fermé que seuls fréquentent le pharaon et les prêtres. Tout se présente comme si les temples étaient des lieux éminemment sacrés, sanctifiés par la présence du dieu, dont le ba, l'âme, anime sa statue qu'il faut préserver de toute atteinte extérieure, de toute impureté, qui pourraient atténuer son caractère divin. L'évidence démontre que les dieux ont besoin du culte qu'on leur rend. Ce dernier est destiné à assurer leur survie sur la terre, et l'arrêter plongerait inéluctablement le monde organisé dans le Chaos.

On nourrit les dieux, on les abreuve, on les habille, on les oint d'onguents, on les parfume. Des hymnes leur sont adressés, qui  possèdent une structure quasi invariable. On invoque la divinité après l'avoir adorée : « Adoration à toi, ô Rê au lever, Atoum au coucher ! », ou bien : « Salut à toi, Seigneur des dieux dont les noms sont multiples ! » En retour, les dieux assurent leur rôle qui est de maintenir l'existence du monde conforme à la Création.

Structure du temple

La structure du temple, qui répond à un impératif religieux, reste sensiblement la même. Le temple devient plus important vers la période thébaine, mais le plan d'ensemble reste toujours le même, en dehors de dispositions de détails qui peuvent varier de l'un à l'autre.

Image de StonehengeOn pénètre dans le temple en franchissant les portes du pylône qui donnent accès à une vaste cour à ciel ouvert, entourée de colonnes et de portiques. Cette cour est accessible au peuple les jours de fêtes. Par un large vestibule, on pénètre dans la salle hypostyle, où ne sont admis que les prêtres du clergé et les officiants du temple. Souvent certains temples, comme Karnak, Louxor, ou Edfou, possèdent trois salles hypostyles. L'une est réservée à l'adoration du dieu, l'autre est destinée à la réception des offrandes ; la dernière est la salle intérieure, celle qui correspond en quelque sorte aux appartements du dieu, qui forment l'adyton, ce qui signifie « le lieu qu'on ne doit pas connaître ». C'est la partie secrète, le Saint des Saints, où est situé le naos dans lequel est cachée la statue du dieu.

Les temples sont toujours construits selon un plan incliné, de manière à s'élever vers les appartements du dieu, si bien que le plafond donne l'impression de s'abaisser. Cette marche ascendante est accentuée par le passage de la lumière, provenant de la cour à ciel ouvert, traversant la pénombre de la salle hypostyle, pour atteindre la salle obscure du naos. Ceci correspond à une dogmatique qui dirige la conception du temple : dans sa symbolique, le temple étant  représentatif du monde, il est construit en pierre, matériau indestructible dit « d'éternité ». Son dallage est la Terre, les colonnes sont les supports du Ciel, représenté par les plafonds souvent peints en bleu et parsemés d'étoiles or.

Les serviteurs du temple

Les prêtres serviteurs sont là pour officier au temple, pour sustenter le dieu et le maintenir dans sa raison d'être, c'est-à-dire retenir la Création et la renouveler chaque jour. Le clergé est composé des prêtres d'offrandes, des prêtres lecteurs et des prophètes. Le grand prêtre, représentant de pharaon, est nommé par l'oracle du dieu. Il y a aussi au sein du clergé les prêtres ouâb, qui sont chargés du soin des objets sacrés du culte, et entretiennent la propreté du temple par des rites de purification.

Image de StonehengeIl faut savoir que la position officielle du clergé repose uniquement sur la délégation du pouvoir royal de pharaon. Dans la société, les prêtres ne représentent pas une élite, et n'ont donc pas de privilèges particuliers de par leur fonction ; ce sont avant tout des fonctionnaires, qui ont pour rôle d'accomplir le culte sur l'ensemble du territoire. La fonction de prêtre est très convoitée ; de plus, ils peuvent se marier.

Un personnel féminin, les ouêbouit, est aussi attaché au temple, et est théoriquement dirigé par la reine, censée être l'épouse du dieu dynastique (Amon pour Thèbes, par exemple). Ces femmes assurent leur service au temple pendant un mois à tour de rôle. Elles figurent dans les cérémonies et les processions. De grandes prêtresses sont aussi attachées au culte du dieu. Vers 1200 av. J.-C., on voit apparaître à Thèbes, sous le règne de Ramsès II, le titre de « Divine Adoratrice ».

Il y a aussi les scribes, considérés comme des fonctionnaires ; cependant, ils sont de grands privilégiés dans la société égyptienne. L'écritoire du scribe, son calame, son rouleau de papyrus, lui donnent considération et prospérité. Il est regardé comme un sage. Sous l'Ancien Empire, la carrière de scribe n'est en principe réservée qu'aux gens de famille royale et aux familles des courtisans. Ce n'est qu'au Nouvel Empire qu'elle est ouverte à tout égyptien.

L'une des plus hautes destinées de cette carrière ou dans cette vocation fut sans aucun conteste celle d'Aménhotep-fils-de-Hapou, qui, fils d'un modeste scribe, Hapou, et dont la mère se nommait Itou, fut élevé par Aménophis III au rang de « Scribe royal », en l'affectant aux écrits religieux. Puis ce plaraon en fit un « Scribe-royal-des-recrues », chargé de gérer le personnel des différentes institutions qui composaient l'état. Aménophis III lui accorda la prérogative d'organiser son jubilé, c'est-à-dire le trentième anniversaire de son pouvoir royal, appelé « fête Sed ».

Les Maisons de Vie

Dans les grands temples, tels que Karnak, Louxor, Edfou, Abydos et d'autres, sont attachés des centres de culture, appelés « Maison de vie », où les scribes copient les livres sacrés (funéraires, d'offrandes, d'adoration). Ce sont dans les « Maisons de vie » que les prêtres conservent l'ensemble des écrits religieux, qu'ils enseignent les sciences, l'histoire et la littérature. Ces centres de culture semblent être des sortes d'académies. Diodore de Sicile disait que « dans ces Collèges, l'élite cultivait et enseignait une Connaissance », ce dont bénéficièrent les philosophes de la Grèce  antique.

Les rites d'offrandes, ou culte journalier

Les scènes d'offrandes sur les parois des temples sont codifiées et obéissent à des règles précises. Pharaon et divinités y occupent des places spécifiques qui ont un rapport hiérarchique. Ainsi, l'orientation du dieu donne l'impression qu'il sort du temple en partant du naos, alors que pharaon et ses suivants viennent de l'extérieur, et de ce fait, sont orientés vers le sanctuaire où se tient la statue du dieu.

Les rites d'offrandes ont pour objet d'influencer favorablement les forces qui régissent le monde : « Je te donne pour que tu me donnes plus ». Et le dieu va répercuter sur le monde l'offrande qui lui est donnée : « Je te donne parce que tu as déjà donné ». Pharaon, lors de ce rite, donne au dieu, et le dieu à son tour restitue l'offrande.

L'offrande

Nous avons ci-dessous l'illustration d'un rite d'offrande provenant du temple d'Edfou, assigné au dieu Horus. Cette magnifique scène figurant sur un bas-relief représente un Ptolémée (environ 300 av. J.-C.) offrant une libation à une triade divine : Horus, Hathor, et leur fils Harsomtous.

Observons la partie royale où se tient pharaon :

  • La colonne 1 nous donne la nature de l'offrande dans des aiguières, « Les Eaux pures », ou Khébéou.
  • Au chiffre 2, le cartouche correspond à l'identification royale (Ptolémée).
  • à l'emplacement du chiffre 3 est inscrite une formule de protection.
  • Dans la colonne marginale 4, les textes évoquent la nature divine de pharaon.
  • Dans la partie divine à droite, les panneaux 5, 6 et 7 représentent l'identification des divinités Horus, Hathor et Harsomtous.
  • La colonne marginale 8 est appelée « divine ». Elle contient un texte énonçant que « les dieux s'élèvent et agissent en fonction du Démiurge », c'est-à-dire le dieu de la première fois, le dieu des Commencements.
  • Les colonnes placées devant les divinités 9, 10 et 11 correspondent aux réponses que vont faire les dieux qui reçoivent l'offrande : « Nous Horus, Hathor et Harsomtous, te donnons l'offrande, par milliers, et des provisions sans fin ».
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Ainsi, les dieux restituent en grande abondance ce que pharaon offre par le rite au dieu local. Il faut se rappeler que, théologiquement, pharaon évolue dans le monde imaginaire, celui des dieux. Il est fils de Rê, ce qui le fait garant de ses fonctions, et il est aussi celui que l'on nomme « le Grand Magicien », particulièrement dans les rites cultuels.

Tout ce que nous venons de voir est une codification établie pour lire les scènes d'offrandes dans l'ensemble des temples, avec néanmoins quelques variantes.

Le rite journalier

Le rite journalier du culte divin est le même pour tous les dieux locaux, et dans tous les temples : pour Ptah à Memphis, pour Amon à Karnak, pour Horus à Edfou, pour Khnoum à Esna, comme pour Rê à Héliopolis. On a pu reconstituer d'une manière quasi précise l'ensemble de ces rites par une connaissance importante des textes :

  • dans le temple de Séthi 1er à Abydos, un ensemble de 36 scènes décrivent le rite divin journalier ;
  • un ensemble de 66 scènes provient du papyrus de Berlin ;
  • dans le temple d'Edfou figurent 19 scènes ;
  • dans la grande salle hypostyle de Karnak, on trouve 3 scènes, et 6 dans le temple de Dendérah.

Partant de là, les égyptologues on pu reconstituer d'une manière précise le déroulement de ces rites, qui, dans les scènes, se décomposent en plusieurs sections.

Les rites qui constituent le culte quotidien sont très complexes. Pour bien les comprendre, il faut savoir que le dieu est présent dans le sanctuaire du temple, et que sa statue n'est pas considérée comme une simple effigie, mais comme le support d'une présence réelle. Le rôle du culte journalier est d'entretenir cette Puissance divine descendue sur terre.

Précisions sur la statuaire du dieu

La statuaire n'est pas moins que l'architecture des temples un art de nécessité. Elle a pour fonction de créer des « Images vivantes », ce qui signifie un corps de remplacement pour le dieu, son substitut en quelque sorte. Il s'agit d'abord d'obtenir des images durables ; aussi va-t-on les sculpter dans la pierre, et en général, dans du granit rose. Et si l'on veut atteindre la ressemblance avec le modèle, ce n'est pas par un souci de réalisme. Il faut absolument que le ka, la force vitale, et le ba, l'âme, qui sont les composants de la personnalité au moment de s'unir en leur image vivante, reconnaissent le corps qu'ils ont habité. Pour l'égyptien, ce qui est sculpté, gravé, prononcé, devient du « vivant ».

Qui accomplit le culte journalier ?

En premier, c'est pharaon, roi de Haute et Basse-égypte, qui, dans sa titulature, après qu'il soit reconnu comme fils de Rê, porte la dénomination de Nesout-Biti, ce qui se traduit par : « à celui à qui appartient le roseau (Haute-égypte), à celui à qui appartient l'abeille (Basse-égypte) ». De l'identification dans sa titulature, découle l'affirmation de son ascendance divine, ce qui fait que pharaon a le privilège et le devoir du service divin au temple. Il en maîtrise le fonctionnement théurgique. Le culte divin principal est celui du rite journalier, et sa liturgie est distribuée selon le même modèle. Parmi les rites, le mieux connu est celui du dieu Amon à Karnak. On retrouve la même substance du rituel et la même séquence des actes à Abydos, Edfou et Dendérah.

Le service divin

Trois services ponctuent le cours de la journée, correspondant à la course cosmique du soleil, image du dieu Rê. « Le matin il est Khépri, au zénith il est Rê, au couchant il est Atoum ».

Image de StonehengeLe rite se déroule selon un certain nombre d'actes. L'ouverture du culte se fait au moment où le soleil sort de la nuit et apparaît à l'Orient, « le monde du renouveau ». Pharaon pénètre alors dans le temple pour officier. Il ouvre et franchit les portes successives qui vont lui donner accès au sanctuaire du dieu. Puis il se rend dans la Maison du matin, la Per-Douat, située à l'entrée de la salle hypostyle. Là, pharaon s'asperge d'eau pure, en signe de purification, et s'entoure de fumigations faites de résine de térébinthe, destinées à chasser les présences néfastes. Il allume ensuite un flambeau et commence l'office avec des volutes d'encens. à mesure de sa progression dans le temple, Pharaon est accompagné par un nombre restreint de prêtres, les ouabou. Suivent les prêtres lecteurs, les khériheb, chargés de la lecture des livres liturgiques. Pendant cette progression, chaque porte est une barrière symbolique, et chaque étape, chaque geste rituélique, est accompagné de formules magiques. Arrivés devant le sanctuaire, les prêtres et officiants restent à la porte ; seul pharaon, qui bénéficie du droit divin, se rend devant le per-our, le naos, où se tient la statue du dieu. Les prêtres lecteurs entonnent l'hymne du matin. C'est une formule d'invitation : « éveille-toi, grand dieu, éveille-toi pacifique ! ».

C'est alors que pharaon pénètre dans le sanctuaire, se dirige vers le naos, brise le sceau d'argile qui scelle les deux vantaux, les entrouvre, et la statue du dieu lui apparaît. Par un embrassement, il réveille le ba endormi du dieu, et par ce contact, pharaon fait passer son propre ka, autrement dit sa force vitale, dans le « vivant » de la statue du dieu. (Rappelons-nous, que toute forme sculptée, toute lettre gravée, deviennent du ³vivant²).

Devant la statue, pharaon se prosterne en se jetant à terre, récitant des formules par lesquelles il se justifie. « Je n'élève pas la voix dans la maison du Maître du silence. Je ne dis pas de mensonges dans la maison du Maître de la Justice ». Pharaon sort la statue du naos et la dépose sur du sable frais, humide, prévu à cet effet. Ce sable humide symbolise les Eaux primordiales, De son côté, le temple évoque le Tertre qui émergea du Noun lors de la création du monde.

Maintenant, pharaon va faire la toilette du dieu, lui retirer ses vêtements, l'asperger d'eau pure, le purifier avec de l'encens, l'oindre d'onguents. Puis il rhabille la statue avec des vêtements propres, parfois avec des étoffes tissées de fils d'or, car l'or est considéré comme la chair des dieux, et l'argent comme les os ; c'est pourquoi les momies des pharaons sont parées d'or et d'argent. Pharaon doit aussi orner la statue de bijoux, parmi lesquels « l'amulette Oudjat », l'¦il du faucon Horus. Il faut rendre vie à la divinité : c'est le rite de l'ouverture de la bouche. Pharaon présente l'objet symbole Ankh. Par ce geste, la divinité est assurée du renouveau du cycle de vie. Ceci fait, des aspersions purificatrices et des fumigations finales sont adressées au dieu, avant de replacer sa statue dans le naos. Enfin, pharaon referme les vantaux, et à nouveau, place les scellés.

Les offrandes alimentaires

Image de StonehengePour accomplir le rite des offrandes, celles-ci ont été préalablement préparées par le personnel du temple dans les annexes. Elles sont composées de pain, de viande de b¦uf, de volailles, de fruits, de bière, d'eau, et « de toute chose bonne », disent les textes. Un plateau, empli de toutes ces denrées, est déposé sur une table en pierre dans le sanctuaire du dieu. Ainsi, comme le veut le rite liturgique, on va nourrir le ka du dieu. C'est la force physique entretenue, nourrie, qui va assurer la vie du dieu et sa présence sur terre.

Le service divin terminé, pharaon se retire à reculons, effaçant les traces de ses pas laissées sur le sol avec un balai appelé hédèn, fait de plantes aromatiques qui dégagent une odeur très forte ; ceci dans le but de chasser les parasites qui auraient pu s'introduire dans le sanctuaire.

A l'heure où le dieu Rê atteint dans sa course son point culminant dans le ciel, un autre service divin a lieu. Mais là, le naos reste clos. Pharaon, ou le grand prêtre, purifie seulement les chapelles des divinités associées qui entourent le sanctuaire.

Quand le dieu s'apprête à atteindre le couchant, le rite se fait autour du sanctuaire, qui ne sera pas ouvert. Consécration, purification par l'encens, retrait des offrandes, clôture des portes des chapelles. Ainsi, au coucher du soleil, le culte journalier prend fin, et la Demeure du dieu retrouve ombre et silence. C'est l'heure où le dieu Rê, dans sa barque, va entreprendre son voyage nocturne dans le monde inférieur, la Douat, pour renaître au matin en Khépri...

Conclusion

Répondant aux besoins des égyptiens, rythmé par le cycle cosmique du soleil, le culte divin au temple a pour premier objectif, de mettre en ¦uvre une magie rituelle pour conserver sur terre cette Présence du dieu.

D'autre part, pour les égyptiens, le temps n'est pas linéaire ; il est rompu de cycles, et l'issue de chacun d'eux peut ramener le chaos ou bien permettre la naissance d'un nouveau cycle comparable au précédent. Aussi, faut-il aider le passage des cycles en faisant demeurer le dieu dans le temple par l'adoration, l'offrande en nourriture, les louanges et les hymnes. Et pour que l'ordre et l'équilibre des choses du monde demeurent, le rite culmine avec « l'offrande de Maât, principe de Vérité-Justice ».

La présence du dieu vivant dans le temple, le caractère sacré du lieu, la valeur spirituelle du culte divin, sont indispensables à la vie quotidienne du peuple égyptien. Il y gagne la certitude d'une vie tranquille à l'abri des besoins, et le sentiment de pouvoir bénéficier aussi d'une d'une autre vie sereine, dans l'au-delà, « les Champs de l'Imenou ».

« Quand les offrandes divines descendent,

Le visage des hommes est éclairé, Le cœur des dieux est en joie. »

Textes des Pyramides 1554b

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